Marcel Proust « Journées de lecture »

Quatrième de couverture 

Texte antérieur à l’écriture de la Recherche, Journées de lecture fut composé, dans sa première version, comme une préface à un ouvrage de l’auteur anglais John Ruskin. Y éclôt toutefois une poétique infiniment singulière, Marcel Proust esquissant là sa propre conception de l’expérience de lecture, et avec elle, déjà, de celle du temps qui passe.

«Ce qui diffère essentiellement entre un livre et un ami, ce n’est pas leur plus ou moins grande sagesse, mais la manière dont on communique avec eux…»

Mon avis

Préface destinée à la traduction de « Sésame et le Lys » de John Ruskin, ce petit texte parle de l’amour pour la lecture: des journées de lecture de l’enfance interrompues malheureusement par les repas, de la lecture comme une amitié,  de l’attachement aux personnages des livres auxquels on donne « plus de son attention et de sa tendresse qu’aux gens de la vie »,  et de la tristesse de quitter un livre…  Il s’oppose toutefois à Ruskin, car pour lui la lecture ne saurait être assimilée à une conversation. La lecture est solitaire. Dans un style qui est déjà le style qu’il développera dans la « Recherche » plus tard, il nous enchante au fil des pages!

Extraits

–  Il n’y a peut-être pas de jours de notre enfance que nous ayons si pleinement vécus que ceux que nous avons cru laisser sans les vivre, ceux que nous avons passés avec un livre préféré. Tout ce qui, semblait-il, les remplissait pour les autres, et que nous écartions comme un obstacle vulgaire à un plaisir divin : le jeu pour lequel un ami venait nous chercher au passage le plus intéressant, l’abeille ou le rayon de soleil gênants qui nous forçaient à lever les yeux de la page ou à changer de place, les provisions de goûter qu’on nous avait fait emporter et que nous laissions à côté de nous sur le banc, sans y toucher, tandis que, au-dessus de notre tête, le soleil diminuait de force dans le ciel bleu, le dîner pour lequel il avait fallu rentrer et pendant lequel nous ne pensions qu’à monter finir, tout de suite après, le chapitre interrompu, tout cela, dont la lecture aurait dû nous empêcher de percevoir autre chose que l’importunité, elle en gravait au contraire en nous un souvenir tellement doux (tellement plus précieux à notre jugement actuel que ce que nous lisions alors avec amour) que, s’il nous arrive encore aujourd’hui de feuilleter ces livres d’autrefois, ce n’est plus que comme les seuls calendriers que nous ayons gardés des jours enfuis, et avec l’espoir de voir reflétés sur leurs pages les demeures et les étangs qui n’existent plus. (Incipit) p.9-10

– La lecture de tous les bons livres est comme une conversation avec les plus honnêtes gens des siècles passés qui en ont été les auteurs. (Descartes) p.37

– la lecture ne saurait être ainsi assimilée à une conversation, fût-ce avec le plus sage des hommes; que ce qui diffère essentiellement entre un livre et un ami, ce n’est pas leur plus ou moins grande sagesse, mais la manière dont on communique avec eux, la lecture, au rebours de la conversation, consistant pour chacun de nous à recevoir communication d’une autre pensée, mais tout en restant seul, c’est-à-dire en continuant à jouir de la puissance intellectuelle qu’on a dans la solitude et que la conversation dissipe immédiatement, en continuant à pouvoir être inspiré, à rester en plein travail fécond de l’esprit sur lui-même. p.39

– La lecture est au seuil de la vie spirituelle; elle peut nous y introduire : elle ne l’a constitue pas. p. 47

– Tant que la lecture est pour nous l’initiatrice dont les clefs magiques nous ouvrent au fond de nous-mêmes la porte des demeures où nous n’aurions pas su pénétrer, son rôle dans notre vie est salutaire. p. 52

– Avec les livres, pas d’amabilité. Ces amis- là, si nous passons la soirée avec eux, c’est vraiment que nous en avons envie. Eux, du moins, nous ne les quittons souvent qu’à regret. Et quand nous les avons quittés, aucune de ces pensées qui gâtent l’amitié : Qu’ont-ils pensé de nous ? – N’avons-nous pas manqué de tact? – Avons-nous plu? – et la peur d’être oublié pour tel autre. p.65

– … quand un livre n’est pas le miroir d’une individualité puissante, il est encore le miroir de défauts curieux de l’esprit. p.69-70

– Si le goût des livres croît avec l’intelligence, ses dangers, nous l’avons vu, diminuent avec elle. p.70

– … seuls, la lecture et le savoir donnent les « belles manières » de l’esprit. p.70

– on aime toujours un peu à sortir de soi, à voyager, quand on lit. p. 74

– … cette impression si exaltante qui fait ressembler certaines « Journées de lecture » a des journées de flânerie à Venise, sur la Piazzetta par exemple, quand on a devant soi, dans leur couleur à demi irréelle de choses situées à quelques pas et a bien des siècles, les deux colonnes

Note: 5/5 💙

Folio, 2017, 81p.

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