Un été avec la poésie (9)

LA CROIX POUR L’OMBRE 
Les gens heureux n’ont pas d’histoire 

C’est du moins ce que l’on prétend

Le blé que l’on jette au blutoir

Les bœufs qu’on mène à l’abattoir

Ne peuvent pas en dire autant

Les gens heureux n’ont pas d’histoire

C’est le bonheur des meurtriers

Que les morts jamais ne dérangent

Il y a fort à parier

Qu’on ne les entend pas crier

Ils dorment en riant aux anges

C’est le bonheur des meurtriers

Amour est bonheur d’autre sorte

Il tremble l’hiver et l’été

Toujours la main dans une porte

Le cœur comme une feuille morte

Et les lèvres ensanglantées

Amour est bonheur d’autre sorte

Aimer à perdre la raison

Aimer à n’en savoir que dire

À n’avoir que toi d’horizon

Et ne connaître de saison

Que par la douleur du partir

Aimer à perdre la raison

Ah c’est toi toujours que l’on blesse

C’est toujours ton miroir brisé

Mon pauvre bonheur, ma faiblesse

Toi qu’on insulte et qu’on délaisse

Dans toute chair martyrisée

Ah c’est toujours toi que l’on blesse

La faim, la fatigue et le froid

Toutes les misères du monde

C’est par mon amour que j’y crois

En elle je porte ma croix

Et de leurs nuits ma nuit se fonde

La faim la fatigue et le froid.

LOUIS ARAGON

(1897-1982)

« Le fou d’Elsa »

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