ANNIE ERNAUX « LE VRAI LIEU » (Entretiens avec Michelle Porte) [Extraits]

Quatrième de couverture

En 2008, Michelle Porte, que je connaissais comme la réalisatrice de très beaux documentaires sur Virginia Woolf et Marguerite Duras, m’a exprimé son désir de me filmer dans les lieux de ma jeunesse, Yvetot, Rouen, et dans celui d’aujourd’hui, Cergy. J’évoquerais ma vie, l’écriture, le lien entre les deux. J’ai aimé et accepté immédiatement son projet, convaincue que le lieu – géographique, social – où l’on naît, et celui où l’on vit, offrent sur les textes écrits, non pas une explication, mais l’arrière-fond de la réalité où, plus ou moins, ils sont ancrés.

Extraits

⭐️ Dès que j’ai su lire, j’ai aimé lire d’une façon incroyable et puis, comme disaient mes parents « apprendre », sans complément d’objet, comme une disposition générale, un appétit insatiable. p.27

⭐️ Il y a tellement de choses dans l’écriture. Ce n’est pas intéressant de chercher d’où vient l’écriture, je ne crois pas. Ce qui est intéressant, c’est ce qu’on écrit. C’est devant soi l’écriture, toujours devant soi. p.32

⭐️ Plus que précieux, le livre était un objet sacré. Le sésame de tout, d’un accès à quelque chose de supérieur, d’important pour la vie et qui, pour cette raison, a ses yeux, pouvait s’avérer nuisible. p.49

⭐️ La lecture, c’était le lieu de l’imaginaire, là où je vivais de manière intense… p.52

⭐️ Je ne crois pas qu’on puisse écrire sans avoir lu beaucoup. En lisant, insensiblement, il apparaît comme possible de faire la même chose. p.52

⭐️ C’est une certitude pour moi que nous pouvons savoir qui nous avons été, quels sont nos désirs, aller plus loin dans notre propre histoire, en essayant de nous souvenir de tous les textes lus, mais aussi les films, tous les tableaux vus, en dehors même de leur valeur artistique. p.54

⭐️  Je ne suis pas une femme qui écrit, je suis quelqu’un qui écrit. p.57

⭐️ C’est un lieu, l’écriture, un lieu immatériel. Même si je ne suis pas dans l’écriture d’imagination, mais l’écriture de la mémoire, c’est aussi une façon de m’évader. D’être ailleurs. L’image qui me vient toujours pour l’écriture, c’est celle d’une immersion. De l’immersion dans une réalité qui n’est pas moi. Mais qui est passée par moi. p. 65

⭐️ Les souvenirs sont des choses. Les mots aussi sont des choses. Il faut que je les ressente comme des pierres, impossible à bouger sur la page, à un moment. Tant que je n’ai pas atteirnt cet état, cette matière du mot, de la phrase, ça ne me convient pas, c’est gratuit. tout cela relève de l’imaginaire, bien sûr, de l’imaginaire de l’écriture. Écrire, je le vois comme sortir des pierres du fonds d’une rivière. C’est ça. p.72

⭐️ J’ai cette certitude que les choses qui m’ont traversées ont traversé d’autres gens. ça me vient de la lecture, du fait que dans la littérature j’ai trouvé des choses pour moi. p.74

⭐️ Écrire, ce n’est pas laisser sa trace en tant que nom, en tant que personne. C’est laisser la trace d’un regard, d’un regard sur le monde. p.76

⭐️ C’est quoi, le style? C’est un accord entre sa voix à soi la plus profonde, indicible, et la langue, les ressources de la langue. C’est réussir à introduire dans la langue cette voix, faite de son enfance, de son histoire. p.76-77

⭐️ La littérature n’est pas la vie, elle est ou devrait être l’éclaircissement de l’opacité de la vie. p. 84

⭐️ Ouvrir un livre, c’est vraiment pousser une porte et se trouver dans un lieu où il va se passer des choses pour soi. C’est comme ça que je conçois la lecture, et s’il ne se passe rien pour moi, j’oublie très vite le lieu où le livre ne m’a pas emmenée finalement. p.88

⭐️ Écrire, c’est créer du temps. Celui où va entrer le lecteur. C’est silencieux, là où ça se passe. Quand on y pense c’est extraordinaire. p. 89

⭐️ Je crois que l’écriture ne peut pas se définir en termes de bonheur ou de malheur. Peut-être en une alternance de désespoir et de contentement. p.90

⭐️ Mais si on passe sept ans sur un livre, qu’on le termine, il y a quelque chose qui existe vraiment dans le monde en dehors de soi. Pour moi, c’est comme si j’avais bâti une maison. Où quelqu’un peut entrer, comme dans sa propre vie à lui. p. 91

⭐️ Je crois que je considère aussi l’écriture comme un don. Mais on ne sait pas ce qu’on donne, on ne sait pas. Ce que les autres vont prendre dans ce qu’on donne. Ils peuvent refuser aussi. p.97

⭐️La littérature peut rendre heureux. p. 106

Folio, 2018, 128 p.

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