DOMINIQUE BARBÉRIS « UN DIMANCHE À VILLE-D’AVRAY »

Quatrième de couverture

« En fait, a murmuré ma sœur sans me regarder, j’ai pensé à quelqu’un. J’ai fait une rencontre, il y a des années, je ne te l’ai jamais dit ? Il m’est arrivé quelque chose. Une rencontre! Le mot est tombé bizarrement avec l’ombre. J’ai arrêté tout net de fredonner. Je me rappelais la formule de maman: « Va voir ce que ta sœur fabrique. » En réalité, sur certains points, Claire Marie me fait penser à ces canards qui ont l’air de glisser sur l’eau (un glissement d’objets immobiles) mais leurs pattes remuent sous la surface à toute allure. »

Deux soeurs se retrouvent à Ville-d’Avray, un dimanche alors que fléchit la lumière. L’une révèle à l’autre son errance avec un inconnu : une brève histoire, inquiète et trouble comme les eaux des étangs tout proches, mystérieuse et violente comme notre insatiable besoin de romanesque.

L’auteur

Dominique Barbéris est une romancière française. Elle enseigne à Sorbonne-Université et y anime des ateliers d’écriture. Son premier livre La Ville a été publié chez Arléa en 1996. Ses huit autres livres sont chez Gallimard : Les Kangourous a été adapté à l’écran en 2005 par Anne Fontaine sous le titre « Entre ses mains ». « Quelque chose à cacher » a eu le Prix des Deux Magots et le Prix de la Ville de Nantes en 2008. Et « L’Année de l’éducation sentimentale » le Prix Jean-Freustié / Fondation de France en 2018.

Mon avis

C’est la fin de l’été. Un dimanche de septembre, à la frontière entre l’automne et l’été. Deux soeurs s’installent dans le jardin d’un pavillon de Ville-d’Avray; les ombres, un certain malaise, un jus de fruit et des verres, une conversation, ou plutôt un aveu, un aveu dans un murmure: une rencontre quelques années plus tôt, une brève histoire curieuse et troublante …

Comme un vieux film en noir et blanc, ce livre évoque les souvenirs, la mélancolie des dimanches après-midi, les amours littéraires de la jeunesse, le hasard des rencontres, le besoin d’un peu de romanesque dans la vie. Une atmosphère traverse le roman: un peu Modiano, un peu Simenon. Une pépite!

Extraits

▪️Nous avions réclamé le livre et le lisions, le soir, au lit, la lumière éteinte, nous brodions sur le scénario, inventions des épisodes qui nous ravissaient et nous faisaient peur.

▪️C’est ainsi, la vie; on essayait de porter vaillamment ses rêves ou ceux des autres.

▪️… peut-être que cette tristesse , nous la partage tous, cette tristesse qu’on sent quand les choses ferment, quand elles finissent

▪️En fait, a murmuré ma sœur sans me regarder, j’ai pensé à quelqu’un. J’ai fait une rencontre, il y a des années, je ne te l’ai jamais dit ? Il m’est arrivé quelque chose. Une rencontre! Le mot est tombé bizarrement avec l’ombre. J’ai arrêté tout net de fredonner. Je me rappelais la formule de maman: « Va voir ce que ta sœur fabrique. » En réalité, sur certains points, Claire Marie me fait penser à ces canards qui ont l’air de glisser sur l’eau (un glissement d’objets immobiles) mais leurs pattes remuent sous la surface à toute allure.

▪️… l’arbre. J’ai pensé que nos souvenirs étaient comme lui, qu’ils avaient un tronc solide et caché dans l’ombre.

▪️Le hasard, ça n’existe pas tout à fait, … on peut aider; on a la liberté de choisir.

▪️Qu’est-ce qui lui restait à attendre? Qu’est-ce qui pouvait encore advenir? Simplement que les heures « la blessent », une à une? — voilà que me revenait d’on ne sait où, de très loin, cette vieille citation latine que monsieur Jumeau nous avait traduite; une devinette inscrite sur un cadran solaire romain: « Toutes blessent, la dernière tue ». Il avait expliqué que c’étaient les heures. Enfant, j’avais été frappée par cette image de blessure. À l’époque, je n’imaginais pas qu’une blessure puisse être purement intérieure . Ou plus exactement, je ne voyais pas le temps comme une blessure.Je me suis dit: Pourtant c’est vrai; pourtant c’est juste; c’est ce qu’elles ont fait; c’est ce que les heures font au bout du compte, elles le font même si vite!

Note: 5/5 💙💙

Première sélection du Prix Goncourt 2019 et Prix Goncourt des Lycéens 2019, Première sélection du Prix Fémina

Éditions Arléa (coll. La rencontre), 2019, 128p.

Un jour, une citation: Mary Costello

Au fil des années, au fil des longues soirées d’hiver et des après-midi d’été, Tess trouva dans les livres une nouvelle vie. Comme si elle était possédée par l’instinct du retour à l’origine, sa main s’attardait souvent devant l’étagère d’une bibliothèque ou dans un bac devant une librairie sur un titre qui, par magie, lui convenait parfaitement à cet instant-là. La simple vue d’un livre sur la console du couloir ou sur sa table de chevet, le nom de l’auteur ou le titre sur la tranche, le souvenir d’un personnage – ses épreuves, son malheur – la détachaient du temps ordinaire, provoquaient en elle un sentiment fort, un sentiment d’entente avec l’auteur en question. Mary Costello « Academy Street », Points

(Photo: Passage Verdeau, Paris)

JEANNE-MARIE SAUVAGE-AVIT « CÉLESTE, FILLE DE PERLINE »

Quatrième de couverture

Saint-Étienne, 1945

À la libération, Céleste a vingt ans. Alors que les scènes d’épuration se multiplient partout en France, sa vie bascule brutalement dans l’horreur lorsqu’elle est accusée à tort de liens avec l’occupant allemand. Incapable de reprendre une vie normale auprès des siens, elle part s’installer à Lyon où elle fait bientôt la connaissance d’Alexander, un jeune G.I.

Par amour pour lui, elle deviendra une « épouse américaine », une de ces femmes qui vont traverser seules l’Atlantique vers une nouvelle famille, tandis que leurs maris continuent leur progression à travers l’Europe. Mais Céleste peut-elle devenir l’épouse soumise qu’on attend d’elle dans l’Illinois puritain des années quarante ou, à l’exemple de sa cousine Claire, exigera-t-elle davantage de la vie ? Une vie de femme libre ? 

Après le best-seller Cueilleuse de thé, Jeanne-Marie Sauvage-Avit revient à ses premières amours en nous offrant un magnifique destin de femme plongée en plein cœur de l’Histoire.

L’auteur

Professeure d’histoire et de géographie à la retraite, Jeanne-Marie Sauvage-Avit a vécu ses vingt premières années à Saint-Étienne. Installée désormais dans la région de Martigues, elle partage ses loisirs entre l’écriture, le jardin et les randonnées. Elle est l’auteure du best-seller Cueilleuse de thé, qui a remporté le Prix du Livre Romantique en 2017, et de Perline, Clémence, Lucille et les autres, lauréat du Prix Femme Actuelle.

Mon avis

Accusée à tort, Céleste subit l’humiliation, en ce 22 août 1944. Traumatisée, elle se réfugie à Lyon où elle rencontre un soldat américain, blessé.

Ils s’aiment. Ils se marient, et alors qu’il reste combattre en France, elle part seule, rejoindre sa nouvelle famille américaine de l’autre côté de l’Atlantique…

De beaux portraits de femmes qui rêvent d’indépendance. Des femmes fortes et volontaires. Des femmes qui cherchent leur chemin vers l’émancipation, la liberté, dans un monde qui change, mais qui parfois leur impose encore d’épouser tel ou tel mari. Ce monde qui les voit encore trop souvent prisonnières des conventions et de la bienséance.

Au cœur du roman, une belle histoire d’amour, comme un parcours semé d’embûches… Une jolie écriture.

Extraits

▪️Ils apprirent plus à se connaître par l’écriture qu’ils ne l’avaient fait en bavardant. L’écriture a quelque chose de magique; les sentiments s’y expriment sans fausse pudeur, les anecdotes révèlent les passions et les désirs, le mot ne se cache pas derrière un geste qui pourrait l’affaiblir.

▪️La lettre ne disait rien des émotions éprouvées par la jeune fille. Comment savoir si les yeux brillent ou si les lèvres tremblent quand on n’a que des mots à lire ?

▪️L’amour est une passion friable qui ne dure qu’un temps. Il ne faut pas regretter le sentiment qui s’éloigne mais passer à autre chose, la tendresse, l’estime ou l’amitié.

▪️… le temps était un implacable consommateur de rêves et de sentiments…

▪️La haine est un sentiment dangereux, disait-il. Elle ruine la vie de celui qui s’en repaît. » Et il ajoutait : « Tiens-toi à l’écart des gens haineux. Ils pourraient te détruire. »

▪️Il n’y a pas plus léger soulagement que celui qu’on éprouve quand on a dépassé ses peurs.

Note: 4/5

Éditions Charleston, 2019, 288p.

Un jour, une citation: Sophie Fontanel

Et je compris comment l’on sait un jour, qu’on a fini un livre. Ce n’est pas le mot « fin », que l’on met tout au bout, ce n’est pas un point jeté après un mot. C’est le prodige d’avoir laissé naître en soi des milliers de phrases comme celle-là, qui tiennent toutes seules un jour au milieu du temps. Sophie Fontanel « Nobelle », Robert Laffont, p.220

(Photo: Bouquinerie, Louvain-la-Neuve)

MARK FORSYTH «  INCOGNITA, INCOGNITA » ou le plaisir de trouver ce qu’on ne cherchait pas 

Quatrième de couverture

Les meilleures choses sont celles que vous n’auriez jamais su vouloir jusqu’à ce que vous les ayez. Internet prend vos désirs et vous les recrache, consommés. Vous lancez une recherche, vous entrez les mots que vous connaissez, les choses que vous avez déjà à l’esprit, et Internet vous sort un livre, une image ou une notice Wikipédia. Mais c’est tout. C’est ailleurs qu’il faut chercher ce qu’on ne sait pas ne pas savoir.  »

Incognita incognita ou l’éloge du hasard, de la chance, de l’inconnu – et de la librairie!

L’auteur

Mark Forsyth, né en 1977 à Londres, est un étymologiste distingué doublé, d’un irrésistible humoriste.

Extraits

⭐️ « Il y a des choses que nous savons savoir. D’autres que nous savons ne pas savoir. C’est-à-dire que nous savons ne pas savoir pour le moment. Mais il y a aussi des choses que nous ne savons pas ne pas savoir. Des choses que nous ne savons pas que nous ne savons pas » Donald Rumsfeld

⭐️ Il existe … trois types de livres: ceux que vous avez lus, ceux que vous savez n’avoir pas lus…, et les autres: les livres que vous ne savez pas ne pas connaître. p.18

⭐️ … ce n’est pas suffisant d’obtenir ce que vous saviez déjà vouloir. Les meilleures choses sont celles que vous n’auriez jamais su vouloir jusqu’à ce que vous les ayez. p. 20

⭐️ C’est ce moment de découverte, dans le fond de la librairie, quand votre main s’empare d’un drôle de petit volume, avec une drôle de petite couverture, et que vous vous dites: « Oui. Voilà ma prochaine lecture. »Peu importe le livre. C’est celui qui vous a tapé dans l’œil. Ou peut-être juste celui qui vous a attrapé la main. p.33

⭐️ Le voyage idéal dans une librairie, la visite parfaite dans une librairie, si parfaite qu’elle n’est pas de ce monde, se déroule comme suit. Je tombe sur la boutique au fond d’une rue étroite dans une ville qui m’est totalement inconnue. J’entre, et il y a seulement un livre. Juste un. Il est posé sur une table. Il a une couverture toute simple. Je ne peux même pas voir le titre. Je l’achète, et il me révèle tous les secrets de l’univers. p.35

⭐️ La spécificité du roman, c’est que les héros n’y obtiennent jamais ce qu’ils voulaient. Toute bonne histoire romantique a pour absolue nécessité le fait qu’au début, les deux amants n’éprouvent aucun intérêt l’un pour l’autre. p.36

⭐️ … de toute les librairies, de toutes les villes de la Terre entière, il a fallu que vous entriez accidentellement dans celle-là, et que vous tombiez accidentellement amoureux de ce livre-là. p.38-39

⭐️ Et le livre vous attend encore, le livre parfait, celui qui répondra à toutes les questions que vous ne savez pas poser. Il est sur l’étagère du haut, dans le coin, juste à portée de votre main avide. Ce qu’on ne sait pas ne pas savoir, qui attend comme un continent inconnu, juste au fond de la librairie. p.46

La petite collection des éditions du sonneur, 2019, 48 p.

Titre original: « The Unknown Unknown » (2014)