VIVIAN GORNICK « Inépuisables »

Mon avis

Vivian Gornick. Sa vie s’entremêle à ses lectures et à ses relectures. L’âge et l’expérience changent la perception des choses et des livres. Elle ouvre un livre, elle y voit des phrases soulignées à une autre époque. Pourquoi a-t-elle souligné tel passage? Sans doute a-t-elle souligné cette phrase parce qu’elle comptait pour elle alors. Aujourd’hui, c’est une autre phrase qui attire son attention! Elle la souligne d’une autre couleur, avec l’espoir de relire le livre plus tard et de le souligner d’une autre couleur encore. La lecture comme une éternelle découverte.

Elle analyse sa propre vie à travers ses lectures… Colette, Marguerite Duras, Elizabeth Bowen, Natalia Ginzburg, Doris Lessing, D.H. Lawrence, autant d’auteurs qui ont influencé et marqué sa vie, ses relations, sa vocation.

La lecture: les lectures manquées pour cause d’humeur contraire, les lectures abandonnées peut-être à tort, relectures qui font évoluer le souvenir d’un livre, nouvelles impressions procurées par une relecture. Relire pour se revoir jeune s’émerveiller sur une lecture … Et puis l’écriture…

Un plaisir de lecture qui rejoint parfois notre propre expérience de la lecture! 💙

Extraits

▪️Pour moi relire un livre que j’estimais important à une période de ma vie, c’est un peu comme s’allonger sur le divan du psychanalyste. Un récit que je connaissais par cœur des années durant est tout à coup remis en perspective avec angoisse, je me rends compte que j’ai mal interprété tel personnage ou tel détail de l’intrigue. Ils se rencontrent à New York alors que j’étais persuadée que c’était à Rome; en 1870, alors que j’aurais parié sur 1900; qu’est-ce que la mère a fait au héros , déjà? Le monde continue à disparaître dès que je me mets à lire, pourtant, je ne peux m’empêcher de me demander comment, ayant mal compris ceci, et cela , ce livre a tout de même réussi à me captiver. (Incipit) p.6

▪️Comme la plupart des vrais lecteurs, j’ai parfois l’impression d’être née avec un livre. Dans mon souvenir, j’ai toujours un livre entre les mains et la tête ailleurs. p.12

▪️Mais par-dessus tout, ce qu’offre la lecture, c’est un soulagement de notre chaos mental. Parfois, j’ai l’impression que c’est la seule chose qui me donne du courage dans la vie, et ce depuis ma plus tendre enfance. p.12-13

▪️Entre ce que nous connaissons de nous et ce que nous n’avons aucun espoir de jamais comprendre, il y a un champ de bataille débordant d’émotions où des écrivains exceptionnels déversent tout l’art dont ils sont capables. p. 85

▪️Avec une feuille devant moi- ou à présent mes doigts sur un clavier – absorbée dans l’agencement des idées, je me sentais à l’abri , concentrée, invulnérable,: excitée, en paix, tout sauf distraite, pas du tout envieuse de ce que je n’avais pas. p.145

▪️Une œuvre de fiction propose un panel de personnages dont certains sont dans le camp de l’auteur, d’autres dans le camp adverse. Dès lors que l’écrivain offre à chacun de ses personnages le droit de s’exprimer, il crée une dynamique. Dans la non-fiction, l’auteur n’a que lui-même à sa disposition. Il doit donc aller chercher son autre moi, un moi indompté, pour instaurer cette dynamique. Son texte n’est abouti que lorsque le narrateur, non pas se confesse, mais enquête sur lui-même; qu’il s’implique. Se mettre soi-même à contribution, c’est-à-dire utiliser la part de soi craintive, apeurée ou pleine d’illusions, voilà ce qui donne de la tension narrative à l’essai. p. 152-153

Quatrième de couverture

Pour Vivian Gomick, se replonger dans un livre qui fut important à un moment de sa vie, « c’est comme s’allonger sur le divan du psychanalyste ». En compagnie des auteurs qui l’ont marquée (D.H. Lawrence, Elizabeth Bowen, Colette, Marguerite Duras, Natalia Ginzburg…), elle se retourne sur son enfance, sa découverte du féminisme et la révélation de sa vocation d’écrivain.

Réunissant son génie de lectrice et sa capacité à se raconter, ce livre singulier, véritable making of d’une icône de la culture américaine, pétille d’intelligence et d’humour.

Note: 5/5

Éditions Rivages, 2020, 224 p.

Un jour, une citation: Marcel Proust

🇫🇷 C’est ainsi que j’aurais dû écrire, disait-il; mes derniers livres sont trop secs: il aurait fallu passer plusieurs couches de couleur, rendre ma phrase en elle-même précieuse comme ce petit pan de mur jaune. Marcel Proust, « La Prisonnière »

🇮🇹 E’ così che avrei dovuto scrivere,» si diceva «i miei ultimi libri sono troppo secchi, avrei dovuto stendere più strati di colore, rendere la mia frase più preziosa come quel breve scorcio di muro giallo. Marcel Proust « La prigioniera »

(Photo: Galerie Bortier, Bruxelles)