Un peu de poésie en attendant le printemps (6)

Chant d’automne

I

Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres;

Adieu, vive clarté de nos étés trop courts!

J’entends déjà tomber avec des chocs funèbres

Le bois retentissant sur le pavé des cours.

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Tout l’hiver va rentrer dans mon être: colère,

Haine, frissons, horreur, labeur dur et forcé,

Et, comme le soleil dans son enfer polaire,

Mon coeur ne sera plus qu’un bloc rouge et glacé.

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J’écoute en frémissant chaque bûche qui tombe;

L’échafaud qu’on bâtit n’a pas d’écho plus sourd.

Mon esprit est pareil à la tour qui succombe

Sous les coups du bélier infatigable et lourd.

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Il me semble, bercé par ce choc monotone,

Qu’on cloue en grande hâte un cercueil quelque part.

Pour qui ? – C’était hier l’été; voici l’automne!

Ce bruit mystérieux sonne comme un départ.

II

J’aime de vos longs yeux la lumière verdâtre,

Douce beauté, mais tout aujourd’hui m’est amer,

Et rien, ni votre amour, ni le boudoir, ni l’âtre,

Ne me vaut le soleil rayonnant sur la mer.

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Et pourtant aimez-moi, tendre coeur ! soyez mère,

Même pour un ingrat, même pour un méchant;

Amante ou soeur, soyez la douceur éphémère

D’un glorieux automne ou d’un soleil couchant.

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Courte tâche! La tombe attend; elle est avide!

Ah! laissez-moi, mon front posé sur vos genoux,

Goûter, en regrettant l’été blanc et torride,

De l’arrière-saison le rayon jaune et doux!

Charles Baudelaire « Les fleurs du mal » (1857)

Auteur

Charles Baudelaire (Paris 09/04/1821 – Paris 31/08/1867) Poète français. Il publia de son vivant une seule œuvre, les Fleurs du Mal. L’ouvrage est condamné « pour outrage à la morale publique et aux bonnes moeurs » la poésie de Charles Baudelaire annonce la modernité et fait de lui un précurseur du symbolisme. Pour lui, l’art consiste à « créer une magie suggestive contenant à la fois l’objet et le sujet, le monde extérieur à l’artiste et l’artiste lui-même. Il publiera également des poèmes en prose, « Spleen de Paris »

Un été avec la poésie (12)

Le coucher du soleil romantique

Que le soleil est beau quand tout frais il se lève,

Comme une explosion nous lançant son bonjour!

– Bienheureux celui-là qui peut avec amour

Saluer son coucher plus glorieux qu’un rêve!

Je me souviens ! J’ai vu tout, fleur, source, sillon,

Se pâmer sous son oeil comme un coeur qui palpite…

– Courons vers l’horizon, il est tard, courons vite,

Pour attraper au moins un oblique rayon!

Mais je poursuis en vain le Dieu qui se retire ;

L’irrésistible Nuit établit son empire,

Noire, humide, funeste et pleine de frissons;

Une odeur de tombeau dans les ténèbres nage,

Et mon pied peureux froisse, au bord du marécage,

Des crapauds imprévus et de froids limaçons.

CHARLES BAUDELAIRE 

(1821-1867)

« Les fleurs du mal »