Christian Bobin « La grande vie » [Extraits]

▪️Ceux qui nous sauvent de notre vie ne savent pas qu’ils nous sauvent. (épigraphe)

▪️Chère Marceline Desbordes-Valmore, vous m’avez pris le cœur à la gare du Nord. Il faisait froid. Il y avait tellement de monde, et en vérité personne. J’ai cherché un abri, un lieu humain. Je l’ai trouvé : le dos appuyé contre un pilier j’ai ouvert votre livre et j’ai lu votre poème « Rêve intermittent d’une nuit triste ». Je l’ai lu quatre fois de suite. Il n’y avait plus de foule, plus de froid. Il n’y avait plus que la lumière rose de votre chant – ce rose que Rimbaud vous a volé, entrant dans votre écriture comme un pilleur de tombe égyptienne. Qu’importe: vous revoilà. Intacte et régnante par votre cœur en torche. p.11

▪️Les livres agissent même quand ils sont fermés. Les voix… sont les fleurs de l’éternel mises dans notre bouche. p.12

▪️Chère Marceline Desbordes-Valmore vous m’avez pris le coeur à la gare du Nord et je ne sais quand vous me le rendrez. C’est une chose bien dangereuse que de lire. p.13

▪️ … mots de l’infini, des milliers de fleurs des champs accrochées à chaque arrondi de la phrase, traversant l’œil- de-bœuf d’une voyelle, jouant avec le fer forgé d’une consonne. p.18

▪️Ce que l’on appelle l’amour est indéchiffrable – un morceau de soleil oublié sur un mur, une compréhension du mal si fine que seul l’exprime un silence, un fantôme en robe bleue. p.19

▪️… le cœur ignore le temps. p.22

▪️Écrire l’inconsolable engendre une paix comme une lampe qui tourne et propose ses ombres chinoises à l’enfant au bord de s’endormir. p.23

▪️Ce que j’appelle réfléchir: je dévisse ma tête, je la mets sur une étagère et je sors faire une promenade. A mon retour la tête s’est allumée. La promenade dure une heure ou un an. p.27

▪️Si je pouvais, je prendrais mes livres et je les secouerais par la fenêtre comme de vieux tapis: trop de poussière, trop de mots. p.35

▪️Les livres sont des gens étranges. Ils viennent nous prendre par la main et tout d’un coup nous voilà dans un autre monde. Un air ancien passe entre nos doigts. Des parfums dont les atomes avaient divorcé depuis des dizaines d’années. p.43

▪️… ce rayonnant désastre de l’amour. p.47

▪️Le livre que je tiens entre mes mains se met parfois à sourire. p.51

▪️Les livres sont des secrets échangés dans la nuit. p.56

▪️Les livres ne disparaîtront jamais. Il y aura toujours deux mains pour accueillir un peu de langage, quelqu’un pour s’éloigner de la tribu et recopier les écritures que font les étoiles dans le ciel. p.57

▪️Il y a des heures pour les livres comme pour l’amour. Des croisements d’étoiles qui se font ou ne se font pas. p.58

▪️J’aurai passé mes jours à regarder le reflet de la vie sur la rivière de papier blanc. Ce n’est pas « vivre ». C’est beaucoup mieux. p.59

▪️Ah ne m’enlevez pas la poésie, elle m’est plus précieuse que la vie, elle est la vie même, révélée, sortie par deux mains d’or des eaux du néant, ruisselante au soleil. p.59

▪️Quand je n’écris pas c’est que quelque chose en moi ne participe plus à la conversation des étoiles. Les arbres, eux, sont toujours dans un nonchalant état d’alerte. Les arbres ou les bêtes ou les rivières. Les fleurs se hissent du menton jusqu’au soleil. Il n’y a pas une seule faut d’orthographe dans l’écriture de la nature. Rien à corriger dans le ralenti de l’épervier au zénith, dans les anecdotes colportées à bas bruit par les fleurs de la prairie, ou dans la main du vent agitant son théâtre d’ombre. A l’instant où j’écris, j’essaie de rejoindre tous ceux-là. p.80

▪️Le cœur est une chambre noire, le seul appareil photographique fiable. p.102

▪️La poésie c’est la grande vie. p.103

Christian Bobin « La grande vie » Folio, 106p. 2015

Christian Bobin « Noireclaire » précédé de «Carnet de soleil » [Extraits]

CARNET DE SOLEIL

▪️Il faut que la vie nous arrache le cœur, sinon ce n’est pas la vie.

▪️Dans tes yeux je lisais une phrase éclatante que personne pas même moi n’aurait pu effacer.

▪️Les livres s’ouvrent comme des mains apaisées.

▪️Quand je lis, mon crâne devient du cristal.

▪️La vie est un couteau de lumière dont la lame s’enfonce dans le cœur des saintes et des cerfs.

▪️Ce poème était si beau qu’arrivée à la fin de la lecture j’ai eu envie de remercier son auteur. Mais comment remercier un mort? L’essentiel, personne ne nous l’apprend. Je me suis contenté de lever la tête de la page et de regarder en souriant la fenêtre brûlante de nuit.

▪️J’aime tant les livres que je ne peux passer un jour sans poser ma main sur le front d’une page imprimée pour sentir si elle a ou non de la fièvre.

▪️Un livre parfait à deux pages – Les ailes du papillon.

▪️Ce qui s’enfuit du monde c’est la poésie. La poésie n’est pas un genre littéraire, elle est l’expérience spirituelle de la vie, la plus haute densité de précision, l’intuition aveuglante que la vie la plus frêle est une vie sans fin.

▪️La vie c’est l’ouverture des bras en croix, la chute fleurie dans les abîmes.

▪️Je ne sais pourquoi je pense à ce foulard mauve que tu aimais porter au cou. La mort oublie toujours quelque chose – Un objet, une image, un rien dans quoi la vie se précipite et se maintient, immense.

▪️La nuit est un ange dont le visage s’enflamme quand on le regarde dans les yeux.

▪️Le premier carnet que j’ai écrit pour toi avait une couverture leu myosotis. Il contenait tous mes trésors: un peu d’encre sur un peu de neige et la feuille d’or frissonnante d’un silence.

▪️Il n’y a dans une vie que quatre ou cinq événements fondateurs, quatre ou cinq jaillissements de l’absolu. Ton sourire est un de ces événements qui enflamment la nuit où je je m’en vais confiant.

▪️Ton sourire était une signature divine sur le papier du temps – Une caution, un garant, l’indicible fleurissement de cette vie.

▪️Ton sourire était ce carnet de soleil que nul ne sait écrire.

NOIRECLAIRE

▪️Aux modernes qui ne savent que compter, j’oppose la lente passion des nuages, les heures ardentes au chevet d’une phrase, et ton visage quand une crédulité le visitait.

▪️Lire est une passion lente.

▪️Les livres sont de longs paquebots à la recherche de leur naufrage.

▪️La vie d’écriture, à quoi la comparer sinon à la rêverie de l’oiseau qui, contemplant le ciel vide, oublie un instant la faim qui ravage le minuscule labyrinthe de ses entrailles?

▪️Un poème est le maximum de sensibilité qu’un homme ou une femme puisse connaître.

▪️A peine si j’écris: je recopie les images en fusion dans l’air. Cette rose est une lettre froissée, l’écorce de ce bouleau un autographe divin, et ce scarabée un samouraï qui a perdu ses guerres.

▪️Ce que nous disions s’est perdu dans les couloirs aériens de la forêt. Il n’en est retombé qu’un millième dans les livres.

▪️J’ouvre un livre et c’est le ciel que j’ouvre: les fantômes chinois marchent sur la page en effaçant leurs pas. Ils ne sont plus eux-mêmes mais confidences de rivières, soies de feuillage, rumeurs de nuages blancs.

▪️Lire prend mes mains, mon visage, mon temps, ma réserve d’espérance et change tout ça en silence, en bonne farine lumineuse de silence.

▪️Pourquoi aimons-nous tant les feuilles mortes alors qu’elles sont le signe de notre fin, sinon parce que nous avons profondément besoin d’être menés loin du monde?

▪️Quand une joie monte du papier blanc jusqu’à ma main, j’ai la certitude que personne n’est perdu.

▪️Je cherche ton visage comme on cherche l’interrupteur dans le noir.

▪️Comprends-moi: je veux juste te dire que respirer sans toi, faire un pas en direction de la fenêtre que la neige dévore, c’est recevoir des milliards de coups de couteau.

CHRISTIAN BOBIN  » Noireclaire » précédé de « Carnet de soleil »

Folio, 2018, 134p.

Dans tes yeux je lisais une phrase éclatante que personne pas même moi n’aurait pu effacer.