Amélie Cordonnier « Trancher »

Quatrième de couverture

Des pages et des pages de notes. Tu as noirci des centaines de lignes de ses mots à lui. Pour garder une trace, tenter de les désamorcer, avec le pathétique espoir qu’ils aillent s’incruster ailleurs qu’en toi. »

Cela faisait des années qu’elle croyait Aurélien guéri de sa violence,des années que ses paroles lancées comme des couteaux n’avaient plus déchiré leur quotidien. Mais un matin de septembre, devant leurs enfants ahuris, il a rechuté: il l’a de nouveau insultée. Malgré lui, plaide-t-il. Pourra-t-elle encore supporter tout ça? Elle va avoir quarante ans le 3 janvier. Elle se promet d’avoir décidé pour son anniversaire.

D’une plume alerte et imagée, Amélie Cordonnier met en scène une femme dans la tourmente et nous livre le roman d’un amour ravagé par les mots.

Mon avis

Les mots peuvent faire très mal et être d’une violence inouïe! Que faire quand les insultes pleuvent à longueur de journée? Faut-il partir ou rester? Son mari est violent; une violence faites de mots qui blessent et donnent une « claque au cœur ». Ces mots, ces insultes, ces injures, ces tirades incendiaires, ces insanités, elle les retranscrit dans la fonction « Notes » de son IPhone, et la liste devient au fil du temps « sacrément longue ». Malgré tout, elle rêve de le sauver alors qu’il la détruit. Et puis il y a la liste des choses qu’elle ne veut pas perdre…

Une écriture remarquable: précise et vive. Des mots justes pour parler de la souffrance et de la violence des mots au quotidien! J’ai adoré ce premier roman! Une plume à suivre, très certainement! Un coup de cœur !

Extraits

▪️Tu écris pour fixer les choses, donner une consistance à ce qui se délite. Écrire comme une bataille.

▪️… tu égrènes ses mots partout. Des pages et des pages de notes. Tu as noirci des centaines de lignes de ses mots à lui. Pour garder une trace, tenter de les désamorcer, avec le pathétique espoir qu’ils aillent s’incruster ailleurs qu’en toi.

▪️Peut-on seulement se changer les idées quand on n’en a plus et que le cœur est un champ de ruines? Changer ses idées comme on change de tenue, ou de disque.

▪️Tu avais peur que le bonheur soit vraiment du chagrin qui se repose.

▪️… ses mots te fauchent comme une gicle. T’écorchent et t’humilient. Sa main ne se lève pas, mais de sa bouche les torgnoles tombent de nouveau. Et c’est une claque au cœur, chaque fois.

▪️La femme d’un mec violent qui réussit à la casser sans la taper.

▪️Les bleus, tu les avais à l’âme. Et l’avantage qu’ils ont sur ceux du corps, c’est qu’on n’a pas besoin de les planquer. Sauf que si personne ne les voit, toi tu les sens.

▪️Tu as toujours redouter le moment où ça bascule. Le mot de trop, qui fait déborder une première phrase, puis entraîne toutes les autres à sa suite.

▪️C’est étrange: tu as perdu certaines sensations du passé, mais pas le fil de tes pensées. Tu te souviens très bien, accrochée à la balustrade en fer, tu regardais le ciel et tu te demandais où aller. Aujourd’hui, tu ne sais toujours pas.

Note: 5/5 💙💙

Flammarion, 2018, 176 p.

Michel Déon « Un citron de Limone » suivie de « Oublie »

Quatrième de couverture

Sur les rives du lac de Garde, en Italie, un couple rencontre un fortuné vieillard qui accepte, non sans hésitation, de leur louer la villa qu’ils convoitent pour les vacances. Mais leur séjour, qui s’annonçait idyllique, va rapidement être assombri par le comportement étrange et oppressant du vieil homme, qui semble s’intéresser d’un peu trop près à ses invités…

À Paris, un étudiant rencontre une jeune femme troublante mais désespérément insaisissable. Et quand un autre garçon entre dans ce chassé-croisé amoureux, l’innocence va très vite laisser place au drame.

« Et cette maison même qu’elle aurait voulue rassurante, dont elle gardait une naïve image d’enfance, maintenant qu’elle l’habitait, qu’elle y vivait, qu’elle connaissait le secret des portes et des fenêtres, cette maison ne lui rappelait plus rien. »

Mon avis

Une image d’enfance, une villa palladienne sur les rives du Lac de Garde, un citron de Limone… Et un séjour qui tourne mal…

À Paris, un jeune étudiant rencontre une jeune fille mystérieuse au Jardin du Luxembourg, sous un rayon de soleil. Un autre jeune homme et c’est le drame…

Deux jolies nouvelles qui mêlent amour et mystère: l’une aux parfums de l’Italie, l’autre au goût des promenades et des lectures au Jardin du Luxembourg.

Extraits

▪️Le présent effaçait les bribes du passé.

▪️Entre eux, les mots étaient devenus des riens, à peine des commodités. Ils se prenaient la main, ils s’embrassaient et tout était dit.

▪️Ça me désole d’avoir raison quand tu ne le prends pas bien.

▪️On ne doit se voir, se parler qu’au moment précis ou un événement inattendu vient casser notre rêve.

▪️- Que regardez vous? dit-elle.

– Paris, pour ne pas trop penser à vous.

▪️Mais qui peut dire la portée du plus petit de nos actes?

▪️… le monde lui sembla moins gris et il sut que toute peine pouvait par instants sinon disparaître, du moins se déchirer.

Note: 5/5

Folio, 2018, 115p.

Julia Kerninon « Ma dévotion »

Quatrième de couverture

« Lorsque quelqu’un est aussi discret que moi, personne n’imagine qu’il puisse avoir un tempérament passionné. Mais – je le sais mieux que personne – il ne faut pas juger un livre à sa couverture. »

Après vingt-trois ans de silence, Helen et Frank se croisent par hasard sur un trottoir de Londres. Dans le choc des retrouvailles, la voix d’Helen s’élève pour livrer à Frank sa version de leur vie ensemble, depuis leur rencontre en 1950, à Rome, alors qu’ils étaient encore adolescents, jusqu’à ce jour terrible de janvier 1995, qui signa leur rupture définitive. Elle retrace l’éblouissante carrière de peintre de Frank, et tout ce qu’il lui doit, à elle, sa meilleure amie.

Leurs deux destins exceptionnels, la force implacable qui les lia et les déchira, Julia Keminon les peint avec subtilité, dévoilant en profondeur la complexité des sentiments – cette dévotion d’une femme à l’égard d’un homme, si puissante et parfois dangereuse.

Mon avis

C’est l’histoire d’une « amitié » un peu particulière, d’une femme qui se sacrifie pour un homme. Qui se dévoue pour qu’il devienne l’homme qu’il est. Au soir de leur vie, elle le rencontre par hasard, dans les rues de Londres et le contraint à écouter sa version de leur histoire. Une longue confession, un aveu … De Rome à Amsterdam, de Boston à Londres, en passant par la Normandie, le parcours d’une femme passionnée aux sentiments insoupçonnés et complexes …

Un roman à l’écriture dense et maîtrisée. Un amour des mots, de courts chapitres qui rythment l’histoire. Une belle lecture!!

Extraits

▪️C’est aujourd’hui seulement / Que mon regard sur toi me semble juste. Ted Hughes (épigraphe)

▪️Lorsque je suis sortie de chez moi tout à l’heure, j’ignorais que je te croiserais, sur ce trottoir de Primrose Hill, venant comme par magie à ma rencontre, tenant dans ta main un sac en papier brun froissé qui, me dis-tu au bout d’un moment, contient deux petits pains roulés à la cannelle.

▪️Aucun homme, …, n’est un héros pour sa meilleure amie.

▪️J’ai loué un appartement de trois pièces à proximité de la British Library, et depuis je passe mes journées à lire comme je l’ai fait toute ma vie.

▪️Si je t’avais parlé à temps, Frank. Si je t’avais, une seule fois, dit quelque chose au lieu de simplement faire, toujours faire, toujours tout faire, si j’avais su utiliser les mots qui étaient pourtant, sous leur forme écrite, ma compétence la plus achevée, si j’avais su les dompter pour qu’ils portent ma voix, rien de tout cela ne serait arrivé, n’est ce pas? C’est pour ça que je parle, maintenant, et que tu dois m’écouter.

▪️Quitter ma maison. Lire des livres. Lire des livres en paix.

▪️Il est toujours plus noble de ne mépriser que ce que l’on est en mesure de survoler avec grâce – déprécier l’instance qui nous a jugé indigne manque de grandeur d’esprit.

▪️Qu’est-ce qu’un livre? Qu’est-ce qu’une œuvre? Pourquoi les chefs-d’œuvre sont-ils des chefs-d’œuvre?

▪️L’art, c’est une chose qu’on fait toujours contre tout, c’est un luxe qu’on se paye, jamais un loisir que d’autres nous offrent.

▪️Toute ma vie. Du papier.

▪️Lorsque quelqu’un est aussi discret que moi, personne n’imagine qu’il puisse avoir un tempérament passionné. Les gens pensent que ma personnalité, est un genre de bruit blanc, que le silence que je fais en société est l’écho de celui qui résonne, depuis toujours, dans l’espace clos de ma tête, sous les cheveux coiffés. Mais – je le sais mieux que personne – il ne faut pas juger un livre à sa couverture.

▪️Alors c’était à ça que menaient nos marches infatigables dans Rome, nos milliers de nuits à parler, les lettres passionnées que nous nous étions écrites. C’est à ça que menait ma dévotion, les sacrifices que j’avais faits pour nous, ma patience.

▪️Je connais tant de mots, et je n’ai pas de vocabulaire pour te dire…

Note: 4/5

La Brune au Rouergue, 2018, 304p.

Olivia de Lamberterie « Avec toutes mes sympathies »

Quatrième de couverture

Les mots des autres m’ont nourrie, portée, infusé leur énergie et leurs émotions. Jusqu’à la mort de mon frère, le 14 octobre 2015 à Montréal, je ne voyais pas la nécessité d’écrire. Le suicide d’Alex m’a transpercée de chagrin, m’a mise aussi dans une colère folle. Parce qu’un suicide, c’est la double peine, la violence de la disparition génère un silence gêné qui prend toute la place, empêchant même de se souvenir des jours heureux.

Moi, je ne voulais pas me taire.

Alex était un être flamboyant, il a eu une existence belle, pleine, passionnante, aimante et aimée. Il s’est battu contre la mélancolie, elle a gagné. Raconter son courage, dire le bonheur que j’ai eu de l’avoir comme frère, m’a semblé vital. Je ne voulais ni faire mon deuil ni céder à la désolation. Je désirais inventer une manière joyeuse d’être triste.

Les morts peuvent nous rendre plus libres, plus vivants. »

O. L.

Mon avis

Un frère décède et l’univers s’écroule! On perd le goût de lire, alors qu’on en avait fait son métier. Et on se met à écrire pour chérir ce frère qui n’est plus!

Un récit tout en émotion, triste et tendre! Un récit qui m’a profondément touchée, lu au bord des larmes! Une écriture comme je les aime, proche de la réalité, proche de la vie. À lire!

Extraits

▪️Je lis comme je respire, j’ai mes rituels, je commence par la page 66 pour voir si l’ouvrage en vaut la peine, puis je dévore. J’adore cette existence parallèle, cette réalité augmentée. Lire, est l’endroit idéal pour qui évolue comme moi dans un entre-deux.

▪️Chez nous, on souffre avec un devoir de réserve.

▪️La lecture est l’endroit où je me sens à ma place. Lire répare les vivants et réveille les morts. Lire permet non de fuir la réalité, comme beaucoup le pensent, mais d’y puiser une vérité. L’essentiel pour moi est qu’un texte sonne juste, que je puisse y discerner une voix, une folie; je n’aime pas les histoires pour les histoires, encore moins les gens qui s’en racontent. Je n’ai pas besoin d’être divertie, mes proches s’en chargent, je me fiche d’apprendre. J’aime être déstabilisée, voir avec d’autres yeux.

▪️Je me noie dans les phrases des autres, moi, si souvent incapable de prononcer un mot. Je m’étourdis de leur sonorité et de leurs frottements de silex. La poésie m’enivre de son étrangeté.

▪️Je déteste les grands discours presque tout faits, je lis parce que j’aime ça. Pour juger l’importance d’une chose, j’imagine son contraire. Je ne pourrais pas me passer de livres.

▪️Un rien m’entame, un rien m’enchante, ai-je coutume de dire.

▪️Tous les âges, tous ensemble, tout ce que j’adore dans l’existence. Parce qu’on s’aime pour de vrai, comme disent les enfants.

▪️Mettre du bleu aux yeux des chagrins les rend plus supportables.

▪️Les incompréhensions et les maladresses sont inhérentes aux relations entre les parents et les enfants, elles n’en sont pas les explications. Nous sommes responsables de nos vies, je le pense profondément.

▪️C’est qu’il arrive tant de choses. Il arrive trop de choses. C’est cela. L’homme accomplit, engendre, tellement plus qu’il ne peut, ou ne devrait, supporter. C’est ainsi qu’il s’aperçoit qu’il peut supporter n’importe quoi. C’est cela. C’est cela qui est terrible, le fait qu’il peut supporter n’importe quoi, n’importe quoi. Faulkner « Light in August »

▪️On se chérit parfois avec maladresses, mais jamais de bassesses.

▪️J’écris pour chérir mon frère mort. J’écris pour imprimer sur une page blanche son sourire lumineux et son dernier cri.

▪️On n’a pas envie d’écrire, on écrit. disait Francoise Sagan, qui parlait toujours d’or. Je prends conscience, pour la première fois, que s’inscrivent des mots que je j’ignorais avoir en moi.

▪️Mais la vraie vie, qu’est-ce que cela veut dire? La vraie vie c’est celle qu’on se crée. Rien d’autre.

▪️La mort n’efface pas la beauté, elle la rend hors de portée.

▪️Le chagrin est une traversée, il faut nager jusqu’à atteindre une rive inconnue, au milieu d’îles et d’écueils.

Note: 5/5 💙

Stock, 2018, 256p.

Bernard Pivot et Cécile Pivot « Lire » [Extraits]

▪️Lire des romans, c’est prendre des nouvelles des autres.

Barack Obama : « Grâce à la littérature, j’ai pu imaginer ce qui se passait dans la vie des gens.

Milan Kundera : « La bêtise des hommes vient de ce qu’ils ont réponse à tout. La sagesse du roman, c’est d’avoir question à tout. »

Lire de la poésie, c’est soulever des chapeaux, des couvercles, des tapis, le ciel.

Lire, ce n’est pas se retirer du monde, c’est entrer dans le monde par d’autres portes.

Lire, c’est prendre Voltaire comme professeur, Proust comme oncle de la ville et Vialatte comme tonton des champs, Duras comme cousine, Stendhal, Dumas, Camus et Semprun comme amis, La Fontaine et Vincenot comme gardes-chasse, Louise Labé comme amante, Colette comme cuisinière, Montaigne, Jean Giono et Julien Gracq comme voisins.

Lire, c’est agrandir sa famille, engager du personnel, se faire des amis, multiplier ses relations, se constituer un fabuleux carnet d’adresses.

Lire, c’est faire entrer un peu de lumière dans le dédale piégeux de nos existences. p.16

▪️Lire, c’est courir le risque de se remettre en cause. p.18

▪️Bien sûr, un livre peut te changer ! Et même changer ta vie. Comme un coup de foudre. Et on ne peut pas savoir quand la rencontre aura lieu. Il faut se méfier des livres, ce sont des génies endormis. Gaël Faye « Petit pays »

▪️Lire, c’est partir, s’égarer, faire des rencontres, s’arrêter pour réfléchir ou rêver, repartir en jubilant, écouter battre son coeur, se désaltérer, voler des cerises ou des pommes, avoir peur, avoir envie, s’émerveiller, se plaindre, s’interroger, se souvenir, et ainsi poursuivre, voyageur infatigable, jusqu’au bout du livre. p.25

▪️La lecture,en particulier, de romans, donne du nerf à des vies mornes. On s’encanaille ou on fréquente la haute, on s’alarme, on s’émeut, on se réjouit, on s’énerve, on rit, on pleure, on s’étonne, on approuve , on croit que… et puis non, on espère…p.25

▪️Cette faramineuse capacité de la fiction à donner du relief à la vie de chacun. Dominique Noguez

▪️ N’est-ce pas là le plus grand bonheur de la lecture? S’engouffrer dans la vie des autres et ne plus les lâcher d’une semelle jusqu’à ce qu’ils aient décidé de nous quitter. J’ai à chaque fois l’impression d’être une minuscule étoile qui brille au-dessus d’eux, mais ne peut en rien transformer leur destin. p.31

▪️Lecteur, je suis comme ces voyageurs qui espèrent autant de jolies surprises du voyage que de satisfactions de la terre promise. p.36

▪️Des heures et des heures de lecture pour cette légère teinture de l’âme, pour cette infime variation de l’invisible en vous, dans votre voix, dans vos yeux, dans vos façons d’aller et de faire. Christian Bobin « Une petite robe de fête  »

▪️Le roman trace un chemin parallèle à mon existence. p.89

▪️Un écrivain est quelqu’un pour qui la réalité n’est pas suffisante. Film »Citoyen d’honneur  » de Gáston Duprat et Mariano Cohn

▪️C’est une autre grande qualité de la littérature : remettre les choses et les gens à leur juste place. p.110

▪️Le plus souvent, on cherche le bonheur comme on cherche ses lunettes, quand on les a sur le nez. André Maurois

▪️Les amoureux des livres sont des émotifs. Une tirade les bouleverse, un mot les emporte, une triste fin les submerge, une heureuse conclusion les fait jubiler. p.141

▪️L’écriture permet de dire les choses différemment, probablement de manière plus passionnée car il n’y a que nous, face à nous-mêmes, pour poser des limites. p.141

▪️Une bibliothèque est plus qu’un autoportrait : une autobiographie écrite par les autres. p.148

▪️Le livre est un cadeau doublement flatteur. Il valorise autant celui qui l’offre que celui qui le reçoit. p.155

▪️Offrez des livres! Ils s’ouvrent comme des boites de chocolat et se referment comme des boites à bijoux. p.156

Bernard Pivot et Cécile Pivot « Lire » Flammarion, 2018, 192p.

Roger Grenier « Le palais des livres ». [Extraits]

▪️Tous ces livres… Il me semble qu’un des premiers actes qui soit inséparable de l’attente est la lecture. Les yeux cheminent le long d’une ligne et l’esprit attend qu’ils avancent, impatient de savoir ce qui se passera plus loin. Mais il est bien obligé de patienter. Je fais souvent un rêve dont je n’arrive pas à comprendre le mécanisme. Je rêve que je lis. Je déchiffre une page, et même une ligne, mot après mot. Comment se fait-il, puisque c’est moi l’auteur du rêve, si l’on peut dire, que je ne sache pas ce qu’il y a dans la partie de la ligne, de la page que je n’ai pas encore lue? p.46

▪️Un livre est le produit d’un autre moi que celui que nous manifestons dans nos habitudes, dans la société, dans nos vices. Ce moi-là, si nous voulons essayer de le comprendre, c’est au fond de nous-mêmes, en essayant de le recréer en nous, que nous pouvons y parvenir. Rien ne peut nous dispenser de cet effort de notre cœur. Marcel Proust « Contre Sainte-Beuve ».p.79

▪️… l’occupation littéraire où, dans la solitude, faisant taire ces paroles qui sont aux autres autant qu’à nous, et avec lesquelles, même seuls, nous jugeons les choses sans être nous-mêmes, nous remettons face à face avec nous-mêmes, nous tâchons d’entendre, et de rendre, le son vrai de notre cœur, — et la conversation. Marcel Proust « Contre Sainte-Beuve » p.80

▪️Qu’est-ce qu’un roman, en fin de compte? C’est une sorte de miroir qui reflète à la fois la vie intérieure la plus intime de l’auteur et un aspect du monde extérieur. C’est une façon de démonter la réalité pour la recomposer autrement, afin d’en donner une image plus vraie, je veux dire une image qui puisse être utile au lecteur, lui apprendre quelque chose sur le monde et sur lui-même. La vie à l’état brut est souvent trop incohérente, trop mystérieuse aussi, pour que l’on puisse en tirer un enseignement. La vie, décomposée et recomposée à travers le prisme du roman, nous permet de réfléchir. Plus les satisfactions d’ordre esthétique et l’émotion, l’effusion sentimentale qu’il nous apporte. p.96

▪️… lire est un acte de vie privée. Seul avec un livre. Nous allons peut-être nous retrouver dans ces pages écrites par un autre. Notre propre vie, que nous connaissons si mal, dans son désordre, soudain nous croyons la comprendre. Une fiction nous en apprend davantage sur nous- mêmes que la réalité. p.106

▪️Les comptes que l’on règle avec soi-même sur une feuille de papier, c’est ce que l’on a de plus personnel. La vraie vie privée, c’est l’écriture. p.107

▪️Ce que l’on appelle proprement roman sont des histoires feintes d’aventures amoureuses, écrites en prose, avec art, pour le plaisir et l’amusement du lecteur. Philosophe Huet p.111

▪️Plus ou moins, écrire est une entreprise de séduction.Du lecteur, bien sûr. Mais aussi, secrètement, de celui ou celle avec qui tout peut commencer, ou avec qui tous les autres moyens ont échoué, ou encore avec qui tout est fini, bref avec qui on a un compte amoureux à régler. p.114-115

▪️Que nos livres, à défaut d’être promis à l’immortalité, deviennent ainsi des mots de passe qui restent ensuite, comme de précieuses reliques, dans la mémoire des amants, voilà sans doute ce que nous pouvons leur souhaiter de mieux. p. 118

▪️Qu’elle est la différence entre une nouvelle et un roman? Pour moi, la principale est ce qu’éprouve l’auteur. La nouvelle, c’est un morceau de réaliser, découpé net, une histoire avec un début et une fin qui semble tirée de la vie (alors que dans la vraie vie, la plupart du temps on ne sait jamais à quel moment précis commence et finit une histoire). On l’écrit en peu de temps et l’on y pense plus. Tandis qu’un roman, c’est un compagnon qui habite avec vous pendant des mois, parfois des années. Et c’est assez délicieux. p.124)

▪️J’ai un faible pour les romans qui finissent dans un murmure… p.141

▪️À peine a-t-on publié un livre qu’on a qu’un souci: l’effacer, le faire oublier par le suivant. Jean Rostand « Ignace ou l’écrivain » p.164

▪️Écrire a tourné à l’habitude, pour ne pas dire à la manie, une manie dans laquelle je m’enfonce chaque jour davantage, de sorte qu’à présent, je suis incapable de goûter aucune autre activité, aucune autre distraction. p.172

▪️Est-ce une raison de vivre? Dans les moments où cela va mal et où il ne reste rien d’autre, peut-être. Mais je dirais plutôt que l’écriture m’est devenue une façon de vivre. p.172

▪️ J’écris parce que j’en ai envie. J’écris parce que je ne peux pas faire comme les autres un travail normal. J’écris pour que des livres comme les miens soient écrits et que je les lise. J’écris parce que je suis très fâché contre vous tous, contre tout le monde. J’écris parce qu’il me plaît de rester enfermé dans une chambre, à longueur de journée. J’écris parce que je ne peux supporter la réalité qu’en la modifiant. J’écris pour que le monde entier sache quel genre de vie nous avons vécu, nous vivons, moi, les autres, nous tous, à Istanbul, en Turquie. J’écris parce que j’aime l’odeur du papier et de l’encre. J’écris parce que je crois par-dessus tout à la littérature, à l’art du roman. J’écris parce que c’est une habitude et une passion. J’écris parce que j’ai peur d’être oublié. J’écris parce que je me plais à la célébrité et à l’intérêt que cela m’apporte. J’écris pour être seul. Orhan Pamuk p.176

▪️J’avais trouvé ma religion: rien ne me parut plus important qu’un livre. La bibliothèque, j’y voyais un temple. Jean-Paul Sartre « Les mots » p.180

▪️Ce monde est fait pour aboutir à un beau livre. Mallarmé p.180

▪️La littérature est une défense contre les offenses de la vie. Pavese p. 180

▪️Écrire suppose un effort … Pourquoi va-t-on s’y astreindre, alors qu’il serait plus naturel de ne rien faire ? C’est que l’écriture est tout à la fois un travail fatigant et un plaisir. Écrire est peut-être le seul moyen dont dispose un être humain pour apprivoiser une angoisse fondamentale. p.191

Roger Grenier « Le palais des livres » Folio, 2012, 196p.

Christophe Carlier « Ressentiments distingués »

Quatrième de couverture

Sur l’île, le facteur ne distribue plus de lettres d’amour. Mais des missives anonymes et malveillantes qui salissent les boîtes aux lettres.

Un corbeau avive les susceptibilités, fait grincer les armoires où l’on cache les secrets. Serait-ce Tommy, le benêt? Irène, la solitaire? Ou bien Adèle qui goûte tant les querelles? Ou encore Émilie, Marie-Lucie ou Félicien? Bien vite, les soupçons alimentent toutes les conversations. Et l’inquiétude s’accroît. Jusqu’où ira cet oiseau maléfique?

Avec L’assassin à la pomme verte, Christophe Carlier avait séduit les amateurs de polars sophistiqués. Il nous offre ici une réjouissante histoire de rancœurs, pleine de sel et vent.

Mon avis

Une île, un caillou, « rincée par la pluie, battue par les vents. » Et sur cette île, ce bout du monde, pleuvent les lettres anonymes. On commence à s’interroger, à se soupçonner, on se surveille, on s’épie de plus en plus. On cherche des liens? Qui peut bien être ce corbeau?

Un huis-clos à l’écriture poétique et fine. De courts paragraphes incisifs qui rythment le roman! Le courrier et la mer rythment l’histoire! Un bonheur de lecture!

Extraits

▪️Il y a des dos, dans la rue, qui appellent le couteau… Pourquoi?… Octave Mirbeau « Le jardin des supplices » – Épigraphe

▪️Rien de définitif n’arrive sur ce caillou. On y mène son existence au brouillon, on la trace au hasard, chaque jour chassant le précédent, cahin-caha, jusqu’à la fin.

▪️Toute la vie est une question sans réponse.

▪️Le mystère des êtres ne se dissipe jamais.

▪️Autrefois? On se souvient de l’époque très lointaine où les jours étaient baignés de lumière. C’était la belle saison.

▪️Où étaient donc passées les lettres amicales et bénisseuses qu’on s’envoyait jadis à tout propos?

▪️Jadis, les passions calaient leur rythme sur celui du courrier. On s’aimait follement à l’époque où l’on prenait la plume. On s’espérait des années. On apprenait à s’écrire et à se ressembler. Puis, un jour, au bout d’une allée, on voyait poindre une silhouette que le temps avait transformée. Et l’on mesurait la supériorité de la vie épistolaire sur la vie réelle.

▪️Elle avait toujours été troublée par la capacité de certains objets à ressurgir quand on ne les attend pas après s’être cachés pendant des années.

▪️La vague pétrit la mer sans fin. Elle sculpte et elle anéantit. Comme la vie, elle s’étire, en dérobant ce qu’elle avait offert. On met des années à ce construire une existence. Surgit une force sans visage, qui dévaste tout. Elle prend la forme de la rumeur, du vent, du hasard.

Note: 5/5

Éditions Phébus, 2017, 174p.