MARION MCGUINNESS « Une bonne et une mauvaise nouvelle »

Quatrième de couverture

Clothilde a fait de l’annonce des mauvaises nouvelles son métier. Son créneau: les interactions que les gens préfèrent éviter. Sa mission: informer avec diplomatie et professionnalisme en cas de ruptures, licenciements, maladies et décès…

Née sous X, Clothilde porte un prénom qu’elle déteste et collectionne les objets perdus qu’elle s’efforce de rendre à leurs propriétaires. Elle a deux chats, parce qu’eux ne la contredisent jamais, et une seule amie, Sarah. L’unique défaut de Sarah c’est son frère jumeau, Ben, dont Clothilde ne veut plus jamais entendre parler.

Alors qu’elle est confortablement installée dans cette vie un tantinet marginale, Clothilde reçoit la visite du notaire: il a une bonne et une mauvaise nouvelle pour elle. Sa mère biologique vient de mourir, lui laissant un héritage pour le moins inattendu: la garde d’un petit garçon de 8 ans, tout aussi roux qu’elle… qui se révèle être son frère. Mais est-ce la bonne ou la mauvaise nouvelle ?

L’auteur

Marion McGuinness est autrice et traductrice de guides pratiques et de romans. Elle a publié dans la même collection « Égarer la tristesse », paru en 2019.

Mon avis

Clothilde a un métier original, elle annonce les mauvaises nouvelles. Cette jeune femme, maltraitée par la vie, a choisi de vivre une existence solitaire. Elle s’est construit un univers controlé, qui lui convient. Un jour pourtant, on sonne à sa porte. Et c’est à elle, qu’on annonce une bonne et une mauvaise nouvelle. Mais quelle est la bonne nouvelle?

J’avais beaucoup aimé le premier roman de Marion Mc Guinness. Une fois encore la magie a opéré et je me suis laissée emporter dans l’univers de ses personnages fragiles et émouvants. Des êtres qui vont se reconstruire au fil des pages, réapprendre la confiance en l’autre et finalement s’apprivoiser.

Une belle lecture!

Et si vous ne l’avez pas encore lu, je vous conseille également « Égarer la tristesse »

Extraits

▪️Tu sais la vie est faite de choix , et les plus faciles ne sont pas forcément les meilleurs. p.53

▪️Les livres ne faisaient pas de bruit, leur odeur suave, parfois âpre, lui rappelait les moments doux de son enfance. p.201

▪️La simple idée que toutes ces pages étaient remplies d’histoires uniques fabriquées avec seulement vingt-six lettres différentes l’avait toujours laissée songeuse et troublée. p.202

▪️Depuis la bibliothèque était devenue son endroit préféré. Déambuler entre les rayonnages, laisser courir ses doigts sur le dos des livres, en ouvrir au hasard pour lire une phrase, un paragraphe, feuilleter rapidement les pages et respirer l’odeur qui s’en échappait, tout ici l’apaisait et la rassurait. p. 203

▪️Il n’y avait que dans les livres que les gens prenaient des décisions folles, rebroussaient chemin, changeaient le cours des rivières. Dans la réalité, l’habitude et le poids de la peur, qui écrasaient les épaules et plombaient les pieds, étaient plus forts. On ne bougeait pas, on attendait, espérant peut-être une solution tombée du ciel. Que tout s’arrange, mais sans qu’on s’en mêle. p.320

▪️La force […] vient de tout ce qu’on surmonte, pas simplement de ce qu’on traverse. p.322.

Note: 5/5

Liens:

MARION MCGUINNESS « ÉGARER LA TRISTESSE »

MARION MCGUINNESS « LE TOUR DU MONDE DU BONHEUR »

Éditions Eyrolles, 2020, 352 p.

AURÉLIA CASSIGNEUL-OJEDA « Les trois sœurs qui faisaient danser les exilés »

Quatrième de couverture

« Elles s’appelaient Flora, Begonia, Rosa. Elles étaient trois, elles étaient soeurs. Elles habitaient cette maison, à Cerbère, cette grande maison qu’aujourd’hui j’habite. Sous leurs fenêtres l’histoire roulait des flots d’hommes et de femmes. Sous leurs fenêtres la mer se balançait. Un jour elles sont parties, ont tout abandonné. »

Seul, blessé, Gabriele s’installe à Cerbère pour commencer une nouvelle vie. Il achète la maison des Fleurs, une grande bâtisse rose qui surplombe le port, abandonnée depuis des années ; il plonge alors dans la vie de trois jeunes femmes, trois soeurs qui l’habitaient, prises à leur insu dans les griffes de l’histoire, de ta Retirada espagnole à la résistance française. À trente années d’écart Gabriele revit leurs peurs, leurs joies, leurs amours et la mémoire de l’exil.

L’auteur

Aurélia Cassigneul-Ojeda est agrégée d’anglais et enseigne en classes préparatoires. À travers son père originaire de Burgos elle hérite d’une partie douloureuse de l’histoire espagnole, notamment l’assassinat de son grand-père par la Guardia Civil en 1936. Elle passe son bac à Alger et poursuit ses études à Paris avec un mémoire sur le féminisme anglais. Aujourd’hui installée à Toulouse, « Les Trois sœurs qui faisaient danser les exilés » est son troisième roman.

Mon avis

Une maison à Cerbère. Une grande bâtisse rose qui surplombe le port. Gabriele vient de l’acquérir après une rupture douloureuse. Autrefois, Flora, Bégonia et Rosa y ont traversé la tourmente de l »Histoire. Un jour, elles ont abandonné la « maison des fleurs », en y laissant cependant des fresques, des cahiers et des carnets. Et la vie de ces trois exilées qu’il découvre peu à peu, parle à son propre exil, à son propre passé. Leur histoire, son histoire… La mémoire de l’exil…

« Le cœur voyage. Le temps n’est rien. « 

Un roman qui parle des racines, de l’exil, du courage, du sens de la vie…

Une très belle écriture. Un très agréable moment de lecture.

Extraits

▪️L’étrave du navire crève l’eau et le cœur se fend. (Incipit)

▪️Mes souvenirs me font, mon vécu est ce que je suis.

▪️La vie est un cheval fougueux […] Oui la vie est comme ça, cheval fou qu’il faut apprivoiser, cadencer, lâcher, reprendre, ne pas abandonner; tenir, tenir toujours dans ses mains, dans son corps. J’ai vécu ça je crois…

▪️Je survole les époques et mon cœur voyage. Le temps n’est rien. (Excipit)

Note: 5/5

Ateliers Henry Dougier, 2020, 280p.

CANESI et RAHMANI « Ultime preuve d’amour »

Quatrième de couverture

Alger, avril 1962.

Inès, une Algérienne de seize ans, est emportée par sa passion pour Pierre, un jeune pied-noir qu’elle connaît depuis l’enfance.

Mais l’Histoire n’a que faire des sentiments, elle avance, implacable, et broie tous les destins.

Alors que la violence est partout, Inès et Pierre se retrouvent dans une chambre de l’Aletti, le grand palace d’Alger. C’est leur dernière rencontre. Pierre, comme tant d’autres, sera bientôt exilé en France.

Le silence s’installe, les années passent.

Inès et Pierre, qui se sont reconstruits tant bien que mal, oublieront-ils jamais l’Aletti?

« Ultime preuve d’amour » brosse un émouvant portrait de femme. Il évoque avec puissance l’Algérie et la France des années soixante et quatre-vingt-dix. C’est dans l’amour d’une terre perdue, d’un pays déchiré, que s’exacerbent les sentiments de tous les personnages du roman.

Mon avis

L’Histoire « se joue de la liberté des êtres, elle se moque de leurs étreintes et de leurs désirs. » Et l’Histoire de l’Algérie des années soixante, se moque des amours d’Inès et de Pierre. Ils sont jeunes, ils s’aiment, d’un amour fou et passionné, mais en avril 1962, l’Histoire bouleverse leurs existences… Elle balaye leurs rêves de bonheur… Elle les sépare… En 1996, une ultime preuve d’amour…

L’Histoire de l’Algérie qui côtoie une histoire d’amour hors du commun… Et l’histoire d’amour qui vit au rythme de l’Histoire. D’un côté, la laideur et la dureté, de l’autre, la passion et la beauté. Une belle histoire, et cette ultime preuve d’amour qui émeut.

Les premiers émois amoureux et tout ce qui peut s’y opposer: la guerre bien sûr, mais également la famille, la condition sociale, l’engagement politique, la religion…

Une belle lecture et une belle écriture …

Extraits

▪️L’Histoire se joue de la liberté des êtres, elle se moque de leurs étreintes et de leurs désirs. p.24

▪️Je compris ce jour-là que la violence du bonheur est à la mesure de la souffrance qu’il engendre. p.27

▪️Voyager dans l’enfance, rechercher le temps d’avant, fouiller sa mémoire et se perdre en une douloureuse errance sur des chemins ponctués de noir, de nuit, d’oubli… p.32

▪️Le jeu de la mémoire mêle plusieurs images d’un même lieu, sans souci de chronologie, polluant, si l’on y prend garde, le souvenir originel. Il peut même associer deux lieux différents. p.35

▪️L’oubli du bonheur masquait la douleur de la perte. p.76

Note: 4/5

Lien:

Canesi & Rahmani « Villa Taylor »

Éditions Anne Carrière, 2020.

SOPHIE DE BAERE « Les corps conjugaux »

Quatrième de couverture

« Au sommet du don, je pourrais sacrifier à cet homme jusqu’à ma propre vie et mes enfants. Comme je m’offrais autrefois à ma mère, aux jurys des concours, aux garçons des parkings: ce matin-là, dans cette mairie, je me donne tout entière. Je n’ai plus de défense, redeviens objet. Pourvu qu’il m’aime, Jean pourra faire de moi ce qu’il veut. »

Fille d’immigrés italiens, Alice Callandri consacre son enfance et son adolescence à prendre la pose pour des catalogues publicitaires et à défiler lors de concours de beauté. Mais, à dix-huit ans, elle part étudier à Paris. Elle y rencontre Jean. Ils s’aiment intensément, fondent une famille, se marient. Pourtant, quelques jours après la cérémonie, Alice disparaît. Les années passent mais pas les questions. Qu’est-elle devenue ? Pourquoi Alice a-t-elle abandonné son bonheur parfait, son immense amour, sa fille de dix ans?

Portrait de femme bouleversant, histoire d’un amour fou, secrets d’une famille de province : ce texte fort et poétique questionne l’un des plus grands tabous et notre part d’humanité.

Mon avis

Ils s’aiment. Mais l’amour ne peut pas toujours s’imaginer ce que le destin réserve. Une révélation, un jour, détruit tout sur son passage… La tragédie s’empare alors de leurs existences … Et le drame peu à peu s’écrit.

Une histoire déchirante comme une tragédie grecque. Une histoire qui vous prend à la gorge, une lecture bouleversante dont on ne sort pas indemne.

L’amour, la culpabilité, les tabous, les choix impossibles, les jugements de la société … On s’interroge… Aimer, c’est aller jusqu’où?

Une superbe écriture pour un roman fort.

Extraits

▪️… mes moments de lecture. Si ce n’est les livres de cuisine ou les magazines télé, il n’y a pas de livres chez moi. Alors j’emprunte des romans au CDI ou à la bibliothèque de Bolbec. Et le soir, lorsque ma mère commence à s’endormir sur le fauteuil du salon, je ferme la porte de ma chambre et je les dévore à la lueur d’une lampe de poche. Pendant ces moments suspendus, j’oublie. J’oublie la Miss. J’oublie ce qui tisse ma vie; et je la rapièce à coups de destins et de mots lointains…Maman pourrait trouver ça utile voire dangereux. Elle dit souvent que les livres sont des illusions. Et même, l’apanage des fainéants. p.28-29

▪️Les mots qui surgissent de nos profondeurs sont d’une beauté tout autre. De celles qui rendent différent. De celles qui réparent et qui sauvent. Qui me réparent. Qui me sauvent, peut-être. p.46

▪️Il ne s’agit pas une promesse d’amour mais déjà d’un repère […] Il ne sera jamais la lueur hésitante, je sais déjà qu’il sera mon avenir. Partout. Tout le temps. Dans les endroits hostiles comme en bordure des noirs silences. p.50-51

▪️L’éducation par la crainte laisse des habitudes tenaces. p.68

▪️… l’absence d’un enfant est une omniprésence. Déchirante. Inconsolable. p.107

▪️Il est des lieux qui collent à l’émotion du moment. p.109

▪️Quand vous prenez une décision courageuse, les gens, surtout les plus proches, vous applaudissent. Puis ils rejoignent leur quotidien et ils oublient. p. 143

▪️… une héroïne tragique. La beauté sombre d’un drame. C’est tout ce qui me reste au fond. p.194-195

▪️… la lecture. Tu dis souvent qu’à part ton amour pour moi, c’est tout ce qu’il te reste. Se nourrir des mots et des vies des autres. S’oublier entre les lignes, dans les méats de la fiction. p.285

▪️Au fond de moi, je sais que mon amour pour toi n’a pas mis les voiles et il ne les mettra jamais. Il sera toujours là, en chacun de mes jours. Il danse à mes lèvres, sur mes épaules et jusque sous mes ongles. Le grand amour ne passe pas. Il continue de battre en chacun de ceux qu’il a élus, tapi près du cœur. Jusqu’à la fin. p.292

▪️L’existence n’est finalement faite que de mots. Ce sont qui subliment ou qui noircissent les destins. Ils agissent et décident, font et défont l’appétit et le désir. Ils peuvent tout répéter à l’infini. Bonheur et malheur. Guérison ou blessure. Il y a aussi les mots qui ne passent pas et ceux qui nous dépassent. À moi, les mots ont souvent manqué. p.299

▪️… comme un livre trop puissant qu’on doit reposer de temps à autre. Pour être capable d’en poursuivre la nécessaire lecture. p.301

▪️On peut polir les mots mais pas les silences. Ils nous échappent et nous révèlent. p.315

Note: 5/5 💙

Lien: Sophie de Baere « La dérobée »

J.C. Lattès, 2020, 352 p.

JACQUES DE SAINT VICTOR « Casa bianca »

Quatrième de couverture

Ils pourraient jouer dans un film de Nanni Moretti. Michela est italienne, lui, le narrateur, français. À la cinquantaine, ils ne supportent plus de voyager « en touriste »: chaque séjour à l’hôtel menace de se terminer par une catastrophe conjugale. Une seule solution: s’enraciner, chercher le jardin d’Eden.

Ils pensent le trouver dans un couvent en ruine, un morceau de pierre dans les Pouilles, près de Lecce, légué par ses parents à Michela. Mais le couple n’est pas au bout de ses surprises. Lui, le spécialiste de la mafia, découvre que le couvent abrite un cercle de jeu très étrange. Comment le déloger? Serait-il aux mains de gangsters locaux? Le village a été l’une des forteresses de la Sacra Corona, la mafia locale. Les voisins le rassurent: « Tout ça, c’est du passé. Maintenant, la mafia ici, c’est fini! » Les deux amoureux se lancent dans la restauration du couvent. L’amour rend aveugle, celui des vieilles pierres aussi. Après le purgatoire, on touchera peut-être le paradis…

Avec humour, Jacques de Saint Victor nous raconte les tribulations d’un couple décalé et rocambolesque dans cette Italie du Sud, mystérieuse et sensuelle. Casa Bianca est une méditation sur le temps, l’enfance et le rêve universel d’une maison à soi.*

Mon avis

Deux universitaires, écrivains, elle italienne, lui français, décident de restaurer un ancien couvent dans le Sud de l’Italie. Et d’en faire un lieu à soi: « un petit port solide sur cet océan déchaîné ». De vieilles pierres qui se restaureront à coup de « non c’è problema » et un voyage à la découverte de ces terres ancestrales, mystérieuses et ensoleillées. À la découverte aussi de l’histoire et des traditions de ces terres, imprégnées par l’esprit des Anciens. Et le « diario » (journal) d’un « zio », témoignage de toute une époque, que l’on découvre dans un vieux coffre-fort dont personne n’a plus la clef…

Une pointe d’humour, une pointe d’érudition font de cette lecture, une très très belle lecture. Une bouffée de soleil au milieu de l’hiver et de sa grisaille. Aux couleurs de l’Italie. On prendrait bien la route vers ce sud enchanteur..

Extraits

▪️Ce n’étaient donc pas toujours le temps qui embellissait les souvenirs et produisait l’es navrant « c’était -mieux-avent ». Les choses changeaient aussi. Et pas toujours en bien.

▪️On ne choisit jamais tout à fait. Un jour, un lieu vous saisit.

▪️Il arrive parfois dans la vie que les gens sur lesquels nous comptons le moins nous rendent un fier service, alors que ceux qui semblent les plus fiables se révèlent incapables du moindre coup de pouce.

▪️Si stava meglio quando si stava peggio.

▪️ « On est vraiment bien ici. » […] « Tu serais devenu sentimental? » J’étais juste content d’avoir trouvé un petitport solide sur cet océan déchaîné, […]. Une terre rassurante ou je pouvais faire la paix avec moi-même.

▪️… cette maison où j’ai passé une partie de mon enfance. Jamais je n’aurais pensé y revenir. Les souvenirs que j’en garde ne sont pas toujours joyeux ; c’est aussi une maison hantée par des secrets. Mais je sais qu’il faut parfois revenir sur les lieux de son passé et ouvrir les armoires pour faire la paix avec soi-même.

Note: 5/5

Éditions des Équateurs, 2019, 398p.

Lydie Salvayre « Sept femmes » [Extraits]

▪️Car il fallait qu’elles fussent folles ces femmes pour affirmer leur volonté présomptueuse d’écrire dans un milieu littéraire essentiellement gouverné par les hommes. Car il fallait qu’elles fussent folles pour s’écarter aussi résolument, dans leurs romans ou leurs poèmes, de la voie commune, pour creuser d’aussi dangereuses corniches, pour impatienter leur temps ou le devancer comme elles le firent, et endurer en conséquence les blâmes, les réproba­tions, les excommunications, ou pire l’ignorance d’une société que, sans le vouloir ou le voulant, elles dérangeaient. p.8

▪️Je relus, il y a un an, tous leurs livres. Je traversais une période sombre. Le goût d’écrire m’avait quittée. Mais je gardais celui de lire. Il me fallait de l’air, du vif. Ces lectures me l’apportèrent. Je vécus avec elles, m’endormis avec elles. Je les rêvais. Certain jour, un seul vers de Plath suffisait à m’occuper l’esprit. La perfection est atroce, me répétais-je, elle ne peut pas avoir d’enfant. Le lendemain, j’avalais d’un trait les trois cent dix-sept pages du roman de Woolf Orlando, dans un bonheur presque parfait

▪️… j’inventais leur œuvre, tout lecteur, je crois, fait cela. p.9

▪️Écrire, pour ces femmes, ne connaissaient d’ autre autorité que celle de vivre. Et vivre sans écrire revenait à mourir. p. 11

▪️Parfois, le livre ouvert sur sa poitrine, elle (Emily Brontë) s’interrompt de lire comme le font tous les lecteurs du monde et parcourt « El mundo por de dentro « , comme aurait dit Quevedo, à la poursuite d’un songe, ou d’une image, ou de rien, ou d’une histoire pleine de bruits ou de rebonds… p.33-34

▪️Elle (Emily Brontë) ne saura jamais qu’un écrivain nommé Georges Bataille désignera , un siècle après, « Les hauts de Hurlevent » comme le plus grand roman d’amour de tous les temps. p.48-49

▪️il arrive que les grands événements d’une vie se produisent en un instant. p.85

▪️… puisque écrire ne conduit qu’à écrire.

▪️Elle (Marina Tsvetaeva) disait qu’elle était condamnée aux mots […] condamnée à vouloir l’impossible qui émane du domaine des mots. Elle disait qu’elle ne tenait pas la plume, que c’était la plume qui la tenait. p.136

▪️Correspondance d’âme à âme, de rêve à rêve. […] Lieu de la plus haute amitié. D’une parole partagée entre deux etres qui d’emblée se reconnaissent. Où chacun, dans sa tentative de cerner l’art poétique de l’autre avec cette intuitions ceux-là qui aiment et qui admirent, livre dans un mouvement quelque chose de soi. p.149

▪️Car Tsvetaeva a besoin pour écrire d’entendre à son oreille battre le cœur d’un autre, besoin que ses poèmes soient lus par d’autres et qu’ils résonnent en d’autres. p.162

▪️Un écrivain est une oreille. Rien d’autre. Un écrivain, comme le cœur et les marées, pour le dire autrement, un écrivain à son rythme intérieur. Et s’il n’end pas son rythme intérieur, il n’est pas écrivain. C’est aussi simple, et aussi implacable. Le rythme est l’écrivain. p.196

▪️Un auteur aimé vous amène vers ses livres aimés, lesquels vous amènent vers d’autres livres aimés, et ainsi infiniment jusqu’à la fin des jours, formant ce livre immense, inépuisable, toujours inachevé, qui est en nous comme un cœur vivant, immatériel mais vivant. p.208

▪️Elle (Ingeborg Bachmann) dit qu’elle déteste la littérature lorsque la littérature n’est qu’une parure de cheminée. Elle veut que la littérature exerce une influence sur la réalité. Elle le croit. Elle veut le croire… p.209

▪️Paul Celan: « Le poème peut être une bouteille jetée à la mer, abandonnée à l’espoir, certes fragile, qu’elle pourra un jour être recueillie sur quelque plage, sur la plage du cœur.

Lydie Salvayre « Sept femmes », Points, 2014

(Photos: Midis de la Poésie du 7 novembre 2019 au Théâtre National, Bruxelles)

NATHALIE AFLALO « C’EST UNE CHANSON QUI NOUS RESSEMBLE »

Quatrième de couverture

Ça se passe à Paris et à Lyon, mais aussi à Göteborg, à Amsterdam, à Romans.

Ça se passe maintenant. Et il y a vingt-cinq ans.

Le tourbillon de la vie, des destins croisés.

Un roman choral où l’on fait la connaissance de Nathan, Charlotte, Raphaël, Valérie, Suzanne, Arnaud… et de plein d’autres personnages comme au cinéma .

Des enfants, un chien, et même un chat.

Des retrouvailles, des rencontres, des hasards, la quête de soi et du bonheur, de l’amour, de l’amitié, des choix, des déceptions, des chagrins, des rires, de la manipulation, du courage, des secondes chances, de la résilience, de la bonne bouffe, du vin, des plantes, du running, et du yoga.

Et beaucoup de musique…

L’auteur

Nathalie Aflalo est née et a grandi à Paris. Après avoir vécu mille vies, habité aux États-Unis et en Italie, dessiné et édité pendant près de 15 ans des tissus, elle a choisi de poser ses valises à Lyon avec ses trois filles et son chien. C’est une chanson qui nous ressemble est son premier roman.

Mon avis

Et vous que feriez-vous si votre premier amour réapparaissait dans votre vie? Oseriez-vous quitter la banquise pour le volcan?

Ils se sont aimés, ils se sont quittés, il y a longtemps!

Chacun a construit sa famille: un mari, une femme, des enfants.

Et puis un jour, ils se retrouvent! Et le destin fait bouger toutes les lignes d’horizon …

Un roman comme la vie! Des destins qui s’entrecroisent au rythme d’une chanson. Des rencontres, des retrouvailles. Les joies, les chagrins, les hésitations et les élans d’une génération. Des êtres qui se perdent parfois en route, mais restent toujours à la recherche du bonheur. Des êtres et des chansons qui nous ressemblent. Des personnages touchants et attachants. Et la musique qui donne l’atmosphère et le rythme au roman. Une très agréable lecture.

Extraits

▪️Il sortit le reste des bouquins qu’il avait pris chez sa grand-mère. Des livres de poche aux pages cornées, aux couvertures abîmées, dont les couleurs étaient fanées. Des trésors inestimables à ses yeux. Le papier était jauni, et ils avaient cette odeur particulière de moisi et de vieux qui l’emporta instantanément dans un voyage spatio-temporel.

▪️Peut-on se laver de sa tristesse ?

▪️Nathan avait toujours pensé que les hasards de la vie constituaient autant de clins d’œil du destin auxquels il fallait prêter attention.

▪️Mais souvent, le rire est seulement l’expression du bonheur de se trouver ensemble.

▪️Il retrouvait le bonheur des joutes verbales épistolaires avec Charlotte. Il avait oublié son sens de la repartie et éprouvait du plaisir à choisir les mots, à les polir comme des pierres précieuses, à se réapproprier ce goût de l’écriture qu’il affectionnait plus jeune, et qu’il avait petit à petit abandonné.

▪️Se détacher de tout. Sentir chaque pensée comme un wagon rattaché à d’autres. Rester sur le quai. Les regarder défiler. Pas de passé, ni de futur, la chaleur l’envahit, elle était ici et maintenant, ressentant une gratitude infinie pour la plus petite des particules qui l’entourait.

▪️En quoi consiste la différence entre être amoureux et aimer? Peut-être une forme de passion qui consume en détruisant tout sur son passage? Aimer, c’est s’inscrire dans la durée, c’est se sentir à sa place.

Nathalie Aflalo, 2019.

DOMINIQUE BARBÉRIS « UN DIMANCHE À VILLE-D’AVRAY »

Quatrième de couverture

« En fait, a murmuré ma sœur sans me regarder, j’ai pensé à quelqu’un. J’ai fait une rencontre, il y a des années, je ne te l’ai jamais dit ? Il m’est arrivé quelque chose. Une rencontre! Le mot est tombé bizarrement avec l’ombre. J’ai arrêté tout net de fredonner. Je me rappelais la formule de maman: « Va voir ce que ta sœur fabrique. » En réalité, sur certains points, Claire Marie me fait penser à ces canards qui ont l’air de glisser sur l’eau (un glissement d’objets immobiles) mais leurs pattes remuent sous la surface à toute allure. »

Deux soeurs se retrouvent à Ville-d’Avray, un dimanche alors que fléchit la lumière. L’une révèle à l’autre son errance avec un inconnu : une brève histoire, inquiète et trouble comme les eaux des étangs tout proches, mystérieuse et violente comme notre insatiable besoin de romanesque.

L’auteur

Dominique Barbéris est une romancière française. Elle enseigne à Sorbonne-Université et y anime des ateliers d’écriture. Son premier livre La Ville a été publié chez Arléa en 1996. Ses huit autres livres sont chez Gallimard : Les Kangourous a été adapté à l’écran en 2005 par Anne Fontaine sous le titre « Entre ses mains ». « Quelque chose à cacher » a eu le Prix des Deux Magots et le Prix de la Ville de Nantes en 2008. Et « L’Année de l’éducation sentimentale » le Prix Jean-Freustié / Fondation de France en 2018.

Mon avis

C’est la fin de l’été. Un dimanche de septembre, à la frontière entre l’automne et l’été. Deux soeurs s’installent dans le jardin d’un pavillon de Ville-d’Avray; les ombres, un certain malaise, un jus de fruit et des verres, une conversation, ou plutôt un aveu, un aveu dans un murmure: une rencontre quelques années plus tôt, une brève histoire curieuse et troublante …

Comme un vieux film en noir et blanc, ce livre évoque les souvenirs, la mélancolie des dimanches après-midi, les amours littéraires de la jeunesse, le hasard des rencontres, le besoin d’un peu de romanesque dans la vie. Une atmosphère traverse le roman: un peu Modiano, un peu Simenon. Une pépite!

Extraits

▪️Nous avions réclamé le livre et le lisions, le soir, au lit, la lumière éteinte, nous brodions sur le scénario, inventions des épisodes qui nous ravissaient et nous faisaient peur.

▪️C’est ainsi, la vie; on essayait de porter vaillamment ses rêves ou ceux des autres.

▪️… peut-être que cette tristesse , nous la partage tous, cette tristesse qu’on sent quand les choses ferment, quand elles finissent

▪️En fait, a murmuré ma sœur sans me regarder, j’ai pensé à quelqu’un. J’ai fait une rencontre, il y a des années, je ne te l’ai jamais dit ? Il m’est arrivé quelque chose. Une rencontre! Le mot est tombé bizarrement avec l’ombre. J’ai arrêté tout net de fredonner. Je me rappelais la formule de maman: « Va voir ce que ta sœur fabrique. » En réalité, sur certains points, Claire Marie me fait penser à ces canards qui ont l’air de glisser sur l’eau (un glissement d’objets immobiles) mais leurs pattes remuent sous la surface à toute allure.

▪️… l’arbre. J’ai pensé que nos souvenirs étaient comme lui, qu’ils avaient un tronc solide et caché dans l’ombre.

▪️Le hasard, ça n’existe pas tout à fait, … on peut aider; on a la liberté de choisir.

▪️Qu’est-ce qui lui restait à attendre? Qu’est-ce qui pouvait encore advenir? Simplement que les heures « la blessent », une à une? — voilà que me revenait d’on ne sait où, de très loin, cette vieille citation latine que monsieur Jumeau nous avait traduite; une devinette inscrite sur un cadran solaire romain: « Toutes blessent, la dernière tue ». Il avait expliqué que c’étaient les heures. Enfant, j’avais été frappée par cette image de blessure. À l’époque, je n’imaginais pas qu’une blessure puisse être purement intérieure . Ou plus exactement, je ne voyais pas le temps comme une blessure.Je me suis dit: Pourtant c’est vrai; pourtant c’est juste; c’est ce qu’elles ont fait; c’est ce que les heures font au bout du compte, elles le font même si vite!

Note: 5/5 💙💙

Première sélection du Prix Goncourt 2019 et Prix Goncourt des Lycéens 2019, Première sélection du Prix Fémina

Éditions Arléa (coll. La rencontre), 2019, 128p.

JEANNE-MARIE SAUVAGE-AVIT « CÉLESTE, FILLE DE PERLINE »

Quatrième de couverture

Saint-Étienne, 1945

À la libération, Céleste a vingt ans. Alors que les scènes d’épuration se multiplient partout en France, sa vie bascule brutalement dans l’horreur lorsqu’elle est accusée à tort de liens avec l’occupant allemand. Incapable de reprendre une vie normale auprès des siens, elle part s’installer à Lyon où elle fait bientôt la connaissance d’Alexander, un jeune G.I.

Par amour pour lui, elle deviendra une « épouse américaine », une de ces femmes qui vont traverser seules l’Atlantique vers une nouvelle famille, tandis que leurs maris continuent leur progression à travers l’Europe. Mais Céleste peut-elle devenir l’épouse soumise qu’on attend d’elle dans l’Illinois puritain des années quarante ou, à l’exemple de sa cousine Claire, exigera-t-elle davantage de la vie ? Une vie de femme libre ? 

Après le best-seller Cueilleuse de thé, Jeanne-Marie Sauvage-Avit revient à ses premières amours en nous offrant un magnifique destin de femme plongée en plein cœur de l’Histoire.

L’auteur

Professeure d’histoire et de géographie à la retraite, Jeanne-Marie Sauvage-Avit a vécu ses vingt premières années à Saint-Étienne. Installée désormais dans la région de Martigues, elle partage ses loisirs entre l’écriture, le jardin et les randonnées. Elle est l’auteure du best-seller Cueilleuse de thé, qui a remporté le Prix du Livre Romantique en 2017, et de Perline, Clémence, Lucille et les autres, lauréat du Prix Femme Actuelle.

Mon avis

Accusée à tort, Céleste subit l’humiliation, en ce 22 août 1944. Traumatisée, elle se réfugie à Lyon où elle rencontre un soldat américain, blessé.

Ils s’aiment. Ils se marient, et alors qu’il reste combattre en France, elle part seule, rejoindre sa nouvelle famille américaine de l’autre côté de l’Atlantique…

De beaux portraits de femmes qui rêvent d’indépendance. Des femmes fortes et volontaires. Des femmes qui cherchent leur chemin vers l’émancipation, la liberté, dans un monde qui change, mais qui parfois leur impose encore d’épouser tel ou tel mari. Ce monde qui les voit encore trop souvent prisonnières des conventions et de la bienséance.

Au cœur du roman, une belle histoire d’amour, comme un parcours semé d’embûches… Une jolie écriture.

Extraits

▪️Ils apprirent plus à se connaître par l’écriture qu’ils ne l’avaient fait en bavardant. L’écriture a quelque chose de magique; les sentiments s’y expriment sans fausse pudeur, les anecdotes révèlent les passions et les désirs, le mot ne se cache pas derrière un geste qui pourrait l’affaiblir.

▪️La lettre ne disait rien des émotions éprouvées par la jeune fille. Comment savoir si les yeux brillent ou si les lèvres tremblent quand on n’a que des mots à lire ?

▪️L’amour est une passion friable qui ne dure qu’un temps. Il ne faut pas regretter le sentiment qui s’éloigne mais passer à autre chose, la tendresse, l’estime ou l’amitié.

▪️… le temps était un implacable consommateur de rêves et de sentiments…

▪️La haine est un sentiment dangereux, disait-il. Elle ruine la vie de celui qui s’en repaît. » Et il ajoutait : « Tiens-toi à l’écart des gens haineux. Ils pourraient te détruire. »

▪️Il n’y a pas plus léger soulagement que celui qu’on éprouve quand on a dépassé ses peurs.

Note: 4/5

Éditions Charleston, 2019, 288p.