Un jour, une citation: Emmanuelle Collas

… et notamment des livres. La maison en est remplie. À chaque vie correspond son lot de livres. Je ne suis pas le capitaine Nemo, pour qui le monde a fini le jour où son Nautilus s’est plongé pour la première fois sous les eaux. Et Perec ne m’a pas été d’un grand secours sur la manière de ranger les livres. Je les trie, les classe, les empile, les range, les cherche, les retrouve, les déplace, puis recommence à les ranger, alphabétiquement, par thématique, par genre, par dossier en cours, par attachement, chronologiquement selon leur arrivée dans la maison ou par simple nécessité de pouvoir les trouver si besoin est, de les sentir tout près. Il me les faut à côté de moi, même si certains, déjà lus et relus, attendent pendant des semaines, voire des mois, que je les ouvre à nouveau. Ils sont là et me rassurent. Je les aime car ils me protègent contre l’incertitude des jours. Emmanuelle Collas « Sous couverture » Éditions Anne Carrière, p.89

( Photo: Bouquinerie, Bruxelles)

VIVIAN GORNICK « Inépuisables »

Mon avis

Vivian Gornick. Sa vie s’entremêle à ses lectures et à ses relectures. L’âge et l’expérience changent la perception des choses et des livres. Elle ouvre un livre, elle y voit des phrases soulignées à une autre époque. Pourquoi a-t-elle souligné tel passage? Sans doute a-t-elle souligné cette phrase parce qu’elle comptait pour elle alors. Aujourd’hui, c’est une autre phrase qui attire son attention! Elle la souligne d’une autre couleur, avec l’espoir de relire le livre plus tard et de le souligner d’une autre couleur encore. La lecture comme une éternelle découverte.

Elle analyse sa propre vie à travers ses lectures… Colette, Marguerite Duras, Elizabeth Bowen, Natalia Ginzburg, Doris Lessing, D.H. Lawrence, autant d’auteurs qui ont influencé et marqué sa vie, ses relations, sa vocation.

La lecture: les lectures manquées pour cause d’humeur contraire, les lectures abandonnées peut-être à tort, relectures qui font évoluer le souvenir d’un livre, nouvelles impressions procurées par une relecture. Relire pour se revoir jeune s’émerveiller sur une lecture … Et puis l’écriture…

Un plaisir de lecture qui rejoint parfois notre propre expérience de la lecture! 💙

Extraits

▪️Pour moi relire un livre que j’estimais important à une période de ma vie, c’est un peu comme s’allonger sur le divan du psychanalyste. Un récit que je connaissais par cœur des années durant est tout à coup remis en perspective avec angoisse, je me rends compte que j’ai mal interprété tel personnage ou tel détail de l’intrigue. Ils se rencontrent à New York alors que j’étais persuadée que c’était à Rome; en 1870, alors que j’aurais parié sur 1900; qu’est-ce que la mère a fait au héros , déjà? Le monde continue à disparaître dès que je me mets à lire, pourtant, je ne peux m’empêcher de me demander comment, ayant mal compris ceci, et cela , ce livre a tout de même réussi à me captiver. (Incipit) p.6

▪️Comme la plupart des vrais lecteurs, j’ai parfois l’impression d’être née avec un livre. Dans mon souvenir, j’ai toujours un livre entre les mains et la tête ailleurs. p.12

▪️Mais par-dessus tout, ce qu’offre la lecture, c’est un soulagement de notre chaos mental. Parfois, j’ai l’impression que c’est la seule chose qui me donne du courage dans la vie, et ce depuis ma plus tendre enfance. p.12-13

▪️Entre ce que nous connaissons de nous et ce que nous n’avons aucun espoir de jamais comprendre, il y a un champ de bataille débordant d’émotions où des écrivains exceptionnels déversent tout l’art dont ils sont capables. p. 85

▪️Avec une feuille devant moi- ou à présent mes doigts sur un clavier – absorbée dans l’agencement des idées, je me sentais à l’abri , concentrée, invulnérable: excitée, en paix, tout sauf distraite, pas du tout envieuse de ce que je n’avais pas. p.145

▪️Une œuvre de fiction propose un panel de personnages dont certains sont dans le camp de l’auteur, d’autres dans le camp adverse. Dès lors que l’écrivain offre à chacun de ses personnages le droit de s’exprimer, il crée une dynamique. Dans la non-fiction, l’auteur n’a que lui-même à sa disposition. Il doit donc aller chercher son autre moi, un moi indompté, pour instaurer cette dynamique. Son texte n’est abouti que lorsque le narrateur, non pas se confesse, mais enquête sur lui-même; qu’il s’implique. Se mettre soi-même à contribution, c’est-à-dire utiliser la part de soi craintive, apeurée ou pleine d’illusions, voilà ce qui donne de la tension narrative à l’essai. p. 152-153

Quatrième de couverture

Pour Vivian Gomick, se replonger dans un livre qui fut important à un moment de sa vie, « c’est comme s’allonger sur le divan du psychanalyste ». En compagnie des auteurs qui l’ont marquée (D.H. Lawrence, Elizabeth Bowen, Colette, Marguerite Duras, Natalia Ginzburg…), elle se retourne sur son enfance, sa découverte du féminisme et la révélation de sa vocation d’écrivain.

Réunissant son génie de lectrice et sa capacité à se raconter, ce livre singulier, véritable making of d’une icône de la culture américaine, pétille d’intelligence et d’humour.

Note: 5/5

Éditions Rivages, 2020, 224 p.

DOMINIQUE ZACHARY « Les frémissements du silence »

Quatrième de couverture

À priori, ces deux-là n’auraient jamais dû se rencontrer. Déjà pour une question de rythme et de volume de voix. Alex Pergaux, chef d’entreprise, 58 ans, revêche et autocentré, parle vite, parle fort, ne vise que la rentabilité. Françoise, infirmière, 39 ans, peintre à ses heures, discrète et mystérieuse, parle lentement, d’une voix douce, ne vise que l’humanité.

Et pourtant leurs chemins vont se croiser. Alex voit ses plans bouleversés lorsqu’on le prévient que sa mère se meurt en soins palliatifs. Il découvre dans cet endroit des valeurs qui le bouleversent: aux frontières de la mort, les équipes soignantes rient et protègent leurs patients. Françoise l’observe et le déstabilise, au risque de faire vaciller Alex.

Il va d’abord devoir apprendre à parler moins fort, puis à parler moins, jusqu’à ne plus parler du tout. Il devra ensuite apprendre à écouter. À apprivoiser le silence. Et ça fait peur, le silence, surtout quand on n’y est pas habitué… 

Une quête de soi bouleversante qui va réunir ces deux antipodes, du service des soins palliatifs en Lorraine jusqu’aux confins du Maroc. Un voyage initiatique qui va les transformer à jamais.

L’auteur

Dominique Zachary, auteur de nombreux ouvrages, est journaliste professionnel en Belgique. Il a notamment signé le best-seller « La patrouille des enfants juifs », qui a été adapté en BD ainsi qu’en une comédie musicale qui a rencontré un grand succès.

Mon avis

Alex n’a pas le temps… Son travail, son entreprise, il ne vit que pour ça! Alors, quand une infirmière le contacte pour le prévenir que sa maman, en fin de vie, souhaite le revoir une dernière fois, il croit à un chantage affectif. Toutefois, il prend la route et se rend en Lorraine, au chevet de sa mère. En homme arrogant, il affronte la situation. Françoise, l’infirmière, peintre a ses heures, ose le bousculer. Elle lui conseille de cultiver le silence…

Un cheminement, une quête de soi qui passe par le silence, par l’écoute et qui l’emmènera dans un monastère, au Maroc, et sur la côte d’Opale…

Il découvrira de nouvelles rives, de nouveaux soleils… jusqu’ aux frémissements du silence…

Un roman d’une profonde humanité, qui fait réfléchir sur le sens de nos vies. Nos priorités, nos ambitions sont-elles si importantes? L’essentiel n’est-il pas ailleurs? Ne passons nous pas à côté de la vie? Un texte empreint d’émotion et de bienveillance. Une belle écriture. Une belle lecture que je vous conseille!

Extraits

▪️Il faut changer votre âme, de l’intérieur. Changer beaucoup de choses en vous. Vous ouvrir aux autres. Devenir plus humble. Plus tolérant. Vous avez déjà entendu parler de la miséricorde? Ce n’est pas qu’une notion chrétienne, chacun devrait la pratiquer dans sa vie. Soyez plus miséricordieux, Monsieur Pergaux. Parlez moins. Arrêtez de vous exprimer comme si vous aviez un compte en banque à la place du cœur. Cultivez le silence, l’écoute. Sortez de votre usine. Quittez vos certitudes. Écoutez le chant des oiseaux. Observez les arbres, les fleurs. Sentez-les. Caressez le vent. Mettez son souffle dans votre poche. p. 48

▪️Les frémissements du silence. Écouter des bruits de trois fois rien. Écouter le rien.

▪️Détrompez-vous, un simple regard échangé, un sourire, une main que vous tenez chaleureusement, sans pour autant parler, ce sont des actes d’une profonde humanité. p.123

▪️La vie est parfois faite de rendez-vous manqués, d’occasions loupées, mais si l’on ne peut revenir en arrière, il est par contre toujours possible d’aborder de nouvelles rives, d’entrevoir de nouveaux soleils. p.156

Note: 5/5

Éditions Kiwi, 2020, 243 p.

ARNAUD DUDEK « On fait parfois des vagues »

Quatrième de couverture

Quelques jours après son dixième anniversaire, Nicolas apprend que son père – avec qui rien n’est simple, tant l’homme et le garçon paraissent différents – n’est pas son père biologique. Que faire alors du généreux donneur de gamètes? L’oublier? Le nier?

À 30 ans, Nicolas décide de partir à la recherche de son « bon génie » biologique malgré les obstacles administratifs qu’il s’attend à rencontrer.

Depuis ses premiers textes (« Rester Sage », Alma, 2012), presque tous les romans d’Arnaud Dudek tournent autour de la paternité, de l’identité, de la transmission. Il a trouvé, une fois encore, le ton juste pour raconter, à sa manière, une quête des origines à la fois intime et universelle et pose toutes ces questions qui intriguent – sans avoir la prétention d’y répondre: Qu’est-ce qu’un père? Que transmet-on? Comment se construit-on quand on se sent si différent du modèle à suivre?

L’auteur

Arnaud Dudek est né en 1979. Il habite et travaille à Paris. Après « Rester sage » (2012, « Les vérités provisoires »(2026) ou « Laisser des traces », il publie avec « On fait parfois des vagues » son septième roman.

Mon avis

Un père, dont on met les Caterpillar en cachette, un père solide, un roc qui rassure. Et un jour une annonce, un moment qui va bouger les lignes, un trémor … Le monde s’effondre, la vie en est bouleversée. Il ne reste que silence et tout ce qu’on ne se dit pas…

Sous les yeux du lecteur, l’existence qui se construit par petites touches, petits moments du quotidien. Une relation, celle d’un père et d’un fils. Et une recherche, une quête …

La paternité, filiation, la famille sont au centre du récit.

L’émotion monte et envahit dans les dernières pages. La vie comme les vagues qu’on rencontre…

Un très très beau roman. Une très très belle écriture. Un petit bijou.

Extraits

▪️Ma vie ressemble à une brise légère qui traverse des herbes hautes. p.15

▪️… derrière les lumières vives, il y a souvent une nuit cachée près d’un vieux mur fissuré. p.63

▪️Écrire: c’est ainsi que je pense trouver, d’une certaine façon ma place dans l’univers. p.72

▪️Si la certitude est un pays, l’esquive est un empire. p.130

▪️Tout ce qu’il faut savoir, c’est que tu me donnes depuis plusieurs mois des envies de balades au bout du monde,des envies d’alexandrins, des envies de rose thé. p.143

▪️On traverse la vie en faisant des vagues. Quelques vagues. De moins en moins de vagues.

Et à un moment.

Une vague.

Nous renverse. p.177

▪️… ta caresse à la douceur des promesses qu’on fait le matin à voix basse, des petits déjeuners en terrasse; des chemins de halage qui très vite conduisent au milieu d’un nulle part ensoleillé. p.185-186

Note: 5/5

Éditions Anne Carrière, 2020, 192 p.

(Épigraphe)

MARION MCGUINNESS « Une bonne et une mauvaise nouvelle »

Quatrième de couverture

Clothilde a fait de l’annonce des mauvaises nouvelles son métier. Son créneau: les interactions que les gens préfèrent éviter. Sa mission: informer avec diplomatie et professionnalisme en cas de ruptures, licenciements, maladies et décès…

Née sous X, Clothilde porte un prénom qu’elle déteste et collectionne les objets perdus qu’elle s’efforce de rendre à leurs propriétaires. Elle a deux chats, parce qu’eux ne la contredisent jamais, et une seule amie, Sarah. L’unique défaut de Sarah c’est son frère jumeau, Ben, dont Clothilde ne veut plus jamais entendre parler.

Alors qu’elle est confortablement installée dans cette vie un tantinet marginale, Clothilde reçoit la visite du notaire: il a une bonne et une mauvaise nouvelle pour elle. Sa mère biologique vient de mourir, lui laissant un héritage pour le moins inattendu: la garde d’un petit garçon de 8 ans, tout aussi roux qu’elle… qui se révèle être son frère. Mais est-ce la bonne ou la mauvaise nouvelle ?

L’auteur

Marion McGuinness est autrice et traductrice de guides pratiques et de romans. Elle a publié dans la même collection « Égarer la tristesse », paru en 2019.

Mon avis

Clothilde a un métier original, elle annonce les mauvaises nouvelles. Cette jeune femme, maltraitée par la vie, a choisi de vivre une existence solitaire. Elle s’est construit un univers controlé, qui lui convient. Un jour pourtant, on sonne à sa porte. Et c’est à elle, qu’on annonce une bonne et une mauvaise nouvelle. Mais quelle est la bonne nouvelle?

J’avais beaucoup aimé le premier roman de Marion Mc Guinness. Une fois encore la magie a opéré et je me suis laissée emporter dans l’univers de ses personnages fragiles et émouvants. Des êtres qui vont se reconstruire au fil des pages, réapprendre la confiance en l’autre et finalement s’apprivoiser.

Une belle lecture!

Et si vous ne l’avez pas encore lu, je vous conseille également « Égarer la tristesse »

Extraits

▪️Tu sais la vie est faite de choix , et les plus faciles ne sont pas forcément les meilleurs. p.53

▪️Les livres ne faisaient pas de bruit, leur odeur suave, parfois âpre, lui rappelait les moments doux de son enfance. p.201

▪️La simple idée que toutes ces pages étaient remplies d’histoires uniques fabriquées avec seulement vingt-six lettres différentes l’avait toujours laissée songeuse et troublée. p.202

▪️Depuis la bibliothèque était devenue son endroit préféré. Déambuler entre les rayonnages, laisser courir ses doigts sur le dos des livres, en ouvrir au hasard pour lire une phrase, un paragraphe, feuilleter rapidement les pages et respirer l’odeur qui s’en échappait, tout ici l’apaisait et la rassurait. p. 203

▪️Il n’y avait que dans les livres que les gens prenaient des décisions folles, rebroussaient chemin, changeaient le cours des rivières. Dans la réalité, l’habitude et le poids de la peur, qui écrasaient les épaules et plombaient les pieds, étaient plus forts. On ne bougeait pas, on attendait, espérant peut-être une solution tombée du ciel. Que tout s’arrange, mais sans qu’on s’en mêle. p.320

▪️La force […] vient de tout ce qu’on surmonte, pas simplement de ce qu’on traverse. p.322.

Note: 5/5

Liens:

MARION MCGUINNESS « ÉGARER LA TRISTESSE »

MARION MCGUINNESS « LE TOUR DU MONDE DU BONHEUR »

Éditions Eyrolles, 2020, 352 p.