Un automne avec Madame de Sévigné (45)

Me voilà trop heureuse, car il me semble que vous me mandiez l’autre jour que c’était dans les petites choses que l’on témoignait l’amitié; me voilà fort bien. Il est vrai, ma bonne: on ne saurait trop les estimer; dans les grandes occasions, l’amour-propre y a trop de part: l’intérêt de la tendresse est noyé dans celui de l’orgueil. Voilà une pensée que je ne veux pas vous ôter présentement; j’y trouve mon compte. Madame de Sévigné « Lettre à Madame de Grignan » du 15 octobre 1677 (Pléiade, tome 2, lettre 620, p.574)

Un automne avec Madame de Sévigné (44)

Les sentiments du cœur me paraissent dignes de considération. C’est en leur faveur qu’on doit pardonner tout; c’est un fonds qui vous console, et qui vous paye magnifiquement, et ce n’est donc que par la crainte que ce fonds ne soit altéré qu’on est blessé de la plupart des choses. Et quand on est assuré de ce côté, le cœur est à son aise. Madame de Sévigné «Lettre à Madame de Grignan» du 24 juin 1676 (Pléiade, tome 2, lettre 522, p.326)

Un automne avec Madame de Sévigné (43)

J’oubliais de vous dire que j’avais pensé, comme vous, aux diverses manières de peindre le cœur humain, les uns en blanc, et les autres en noir à noircir. Le mien est pour vous d’une couleur admirable. Je vous embrasse mille fois , avec une véritable tendresse, ma très aimable et très chère. Madame de Sévigné «Lettre à Madame de Grignan» du 12 janvier 1676 (Pléiade, tome 2, lettre 470, p.223)

Un automne avec Madame de Sévigné (42)

Ne vous retenez point quand votre plume veut parler de la Provence: ce sont mes affaires. Mais ne la retenez sur rien, car elle est admirable quand elle a la bride sur le cou. Elle est comme l’Arioste: on aime ce qui finit et ce qui commence; le sujet que vous prenez console de celui que vous quittez, et tout est agréable. Madame de Sévigné « Lettre à Madame de Grignan » du 22 décembre 1675 (Pléiade, tome 2, lettre 459, p.194)

Un automne avec Madame de Sévigné (41)

Si on pouvait avoir un peu de patience, on épargnerait bien du chagrin; le temps en ôte autant qu’il en donne. Vous savez que nous le trouvons un vrai brouillon, mettant, remettant, rangeant,dérangeant, imprimant, effaçant, approchant, éloignant, et rendant toutes choses bonnes et mauvaises, et quasi toujours méconnaissables. Il n’y a que notre amitié que le temps respecte et respectera toujours. Mais où suis-je, ma fille? voici un étrange égarement, car je veux dire simplement que la poste me retient vos lettres un ordinaire, parce qu’elle arrive trop tard à Paris, et qu’elle me les rend au double le courrier d’après : c’est donc pour cela que je me suis extravaguée, comme vous voyez. Qu’importe? En vérité, il faut un peu, entre bons amis, laisser trotter les plumes comme elles veulent: la mienne a toujours la bride sur le cou. Madame de Sévigné «Lettre à Madame de Grignan «  du 24 novembre 1675 (Pléiade, tome 2, lettre 451, p.169-170)

Un automne avec Madame de Sévigné (40)

Quelque goût que vous ayez pour mes lettres, elles ne peuvent jamais vous être ce que les vôtres me sont.  et puisque Dieu veut qu’elles soient présentement ma seule consolation, je suis heureuse d’y être très sensible. Mais en vérité, ma très chère, il est douloureux d’en recevoir si longtemps, et cependant la vie se passe sans voir et sans jouir d’une présence qui m’est si chère. Je ne puis m’accoutumer à cette dureté. Toutes mes pensées et toutes mes rêveries en sont noircies; il me faudrait un courage que je n’ai pas pour m’accoutumer à cette extraordinaire destinée. J’ai regret à tous mes jours qui s’en vont, et qui m’entraînent sans que j’aie le temps d’être avec vous. Madame de Sévigné «Lettre à Madame de Grignan» du 13 novembre 1675 (Pléiade, tome 2, lettre 448, p.157)

Un automne avec Madame de Sévigné (39)

Quels remerciements ne vous dois-je point d’avoir employé votre main, vos yeux, votre tête, votre temps à me composer un aussi aimable livre! Je l’ai lu et relu, et le relirai encore avec bien du plaisir et bien de l’attention; il n’y a nulle lecture où je puisse prendre plus d’intérêt. Vous contentez ma curiosité sur tout ce que je souhaitais, et j’admire votre soin à me faire des réponses si ponctuelles; cela fait une conversation toute réglée et très-délicieuse. Madame de Sévigné « Lettre à Madame de Grignan » du 6 novembre 1675 ( Pléiade,tome2, lettre 446, p.150)

Un automne avec Madame de Sévigné (38)

Ces allées sont d’une beauté, d’une tranquillité, d’une paix, d’un silence à quoi je ne puis m’accoutumer. Si je pense à vous, si c’est avec une tendresse, si j’y suis sensible, c’est à vous de vous à l’imaginer : il ne m’est pas possible de vous le bien représenter. Madame de Sévigné «Lettre à Madame de Grignan» du 2 octobre 1675 (Pléiade, tome 2, lettre 433, p.114-115)

Un automne avec Madame de Sévigné (37)

C’est ici une solitude faite exprès pour y bien rêver; vous en feriez bien votre profit, et je n’en use pas mal: si les pensées n’y sont pas tout à fait noires, elles y sont tout au moins gris brun; j’y pense à vous à tout moment: je vous regrette, je vous souhaite: votre santé, vos affaires, votre éloignement, que pensez-vous que tout cela fasse entre chien et loup? J’ai ces vers dans la tête:
«Sous quel astre cruel avez-vous mis au jour/ L’objet infortuné d’une si tendre amour? » Madame de Sévigné « Lettre à Madame de Grignan » du 29 septembre 1675 (Pléiade, tome 2, lettre 431, p.111)

Un automne avec Madame de Sévigné (36)

… rien n’est bon que d’avoir une belle et bonne âme! On la voit en toute chose, comme au travers d’un cœur de cristal. On ne se cache point. Vous n’avez point vu de dupes là-dessus; on n’a jamais pris longtemps l’ombre pour le corps. Il faut être, il faut être, si l’on veut paraître : le monde n’a point de longues injustices. Madame de Sévigné « Lettre à Madame de Grignan » du 9 septembre 1675 (Pléiade, tome 2, lettre 423, p.97)