Patrick Modiano «Discours à l’Académie suédoise» [Extraits]

▪️Et si l’on se rappelle cette distinction scolaire entre l’écrit et l’oral, un romancier est plus doué pour l’écrit que pour l’oral. Il a l’habitude de se taire et s’il veut se pénétrer d’une atmosphère, il doit se fondre dans la foule.p.7

▪️Un romancier ne peut jamais être son lecteur, sauf pour corriger dans son manuscrit des fautes de syntaxe, des répétitions ou supprimer un paragraphe de trop. Il n’a qu’une représentation confuse et partielle de ses livres, comme un peintre occupé à faire une fresque au plafond et qui, allongé sur un échafaudage, travaille dans les détails, de trop près, sans vision d’ensemble.p.9

▪️Il se passe, entre un roman et son lecteur, un phénomène analogue à celui du développement des photos, tel qu’on le pratiquait avant l’ère du numérique. Au moment de son tirage dans la chambre noire, la photo devenait peu à peu visible. à mesure que l’on avance dans la lecture d’un roman, il se déroule le même processus chimique. Mais pour qu’il existe un tel accord entre l’auteur et son lecteur, il est nécessaire que le romancier ne force jamais son lecteur – au sens où l’on dit d’un chanteur qu’il force sa voix – mais l’entraîne imperceptiblement et lui laisse une marge suffisante pour que le livre l’imprègne peu à peu, et cela par un art qui ressemble à l’acupuncture où il suffit de piquer l’aiguille à un endroit très précis et le flux se propage dans le système nerveux.p.11

▪️… chaque nouveau livre, au moment de l’écrire, efface le précédent au point que j’ai l’impression de l’avoir oublié.p.12

▪️Un romancier est souvent un somnambule, tant il est pénétré par ce qu’il doit écrire, et l’on peut craindre qu’il se fasse écraser quand il traverse une rue. Mais l’on oublie cette extrême précision des somnambules qui marchent sur les toits sans jamais tomber.p.13

▪️Voilà aussi la preuve qu’un écrivain est marqué d’une manière indélébile par sa date de naissance et par son temps, même s’il n’a pas participé d’une manière directe à l’action politique, même s’il donne l’impression d’être un solitaire, replié dans ce qu’on appelle « sa tour d’ivoire ». Et s’il écrit des poèmes, ils sont à l’image du temps où il vit et n’auraient pas pu être écrits à une autre époque.p.16

▪️Mais je veux rester optimiste concernant l’avenir de la littérature et je suis persuadé que les écrivains du futur assureront la relève comme l’a fait chaque génération depuis Homère…p.18

▪️Et d’ailleurs, un écrivain, comme tout autre artiste, a beau être lié à son époque de manière si étroite qu’il n’y échappe pas et que le seul air qu’il respire, c’est ce qu’on appelle « l’air du temps », il exprime toujours dans ses œuvres quelque chose d’intemporel.

▪️En définitive, à quelle distance exacte se tient un romancier ? En marge de la vie pour la décrire, car si vous êtes plongé en elle – dans l’action – vous en avez une image confuse.p.19

▪️J’ai toujours cru que le poète et le romancier donnaient du mystère aux êtres qui semblent submergés par la vie quotidienne, aux choses en apparence banales, – et cela à force de les observer avec une attention soutenue et de façon presque hypnotique. Sous leur regard, la vie courante finit par s’envelopper de mystère et par prendre une sorte de phosphorescence qu’elle n’avait pas à première vue mais qui était cachée en profondeur. C’est le rôle du poète et du romancier, et du peintre aussi, de dévoiler ce mystère et cette phosphorescence qui se trouvent au fond de chaque personne.p.20

▪️Le travail du romancier doit aller dans ce sens-là. Son imagination, loin de déformer la réalité, doit la pénétrer en profondeur et révéler cette réalité à elle-même, avec la force des infrarouges et des ultraviolets pour détecter ce qui se cache derrière les apparences.p.21

▪️Mais c’est sans doute la vocation du romancier, devant cette grande page blanche de l’oubli, de faire ressurgir quelques mots à moitié effacés, comme ces icebergs perdus qui dérivent à la surface de l’océan.

Patrick MODIANO « Discours à l’Académie suédoise » Gallimard (2015) – Discours du 7 décembre 2014 (Stockholm)

Patrick Modiano «Souvenirs dormants»

Quatrième de couverture 

« »Vous en avez de la mémoire… »   Oui, beaucoup… Mais j’ai aussi la mémoire de détails de ma vie, de personnes que je me suis efforcé d’oublier. Je croyais y être parvenu et sans que je m’y attende, après des dizaines d’années, ils remontent à la surface, comme des noyés, au détour d’une rue, à certaines heures de la journée.»

Mon avis

L’auteur part sur les traces de sa jeunesse, de ses souvenirs ou bribes de souvenirs qui ressurgissent. Nostalgie du passé, faite de cafés, de promenades dans Paris qui est « constellé de points névralgiques et des multiples formes qu’auraient pu prendre nos vies. » et de rêves. Tous ces chemins qu’on n’a pas pris, l’un d’eux était peut-être le bon. Et toutes les femmes rencontrées à cette époque. Un livre splendide à l’atmosphère mélancolique. Une pépite!

Extraits 

– J’aimais écouter les gens et leur poser des questions. Il m’arrivait souvent de capter des bribes de conversation d’inconnus dans les cafés. Je les notais le plus discrètement possible. Au moins, ces paroles n’étaient pas perdues pour toujours. Elles remplissent cinq cahiers, avec des dates et des points de suspension.p.42

– Depuis mon enfance, j’avais surpris tant de propos étranges derrière des portes entrebâillées, des murs trop minces de chambres d’hôtel, dans des cafés, des salles d’attent, des trains de nuit… p.43-44

– C’est ainsi qu’il suffit de croiser une personne ou de la rencontrer à deux ou trois reprises, ou de l’entendre parler dans un café ou un couloir de train, pour saisir des bribes de son passé. P.46

– … et je me demande pourquoi certains livres ou certains objets s’obstinent à vous suivre à la trace toute votre vie, à votre insu, alors que d’autres, qui vous étaient précieux, vous les avez perdus. p.47.

– Il y aurait d’autres rencontres avec elle, dans la même rue, comme les aiguilles d’une montre qui se rejoignent chaque jour à midi et à minuit. p.49

– J’ai pensé de nouveau à ces tableaux près des guichets du métro. À chaque station correspondait un bouton sur le cla. Et il vous fallait presser le bouton pour savoir où vous deviez changer de ligne. Les trajets s’inscrivaient sur le plan en traits lumineux de couleurs différentes. J’étais sûr que , dans l’avenir, il suffirait d’inscrire sur un écran le nom d’une personne  que vous aviez croisée autrefois et un point rouge indiquerait l’endroit de Paris où vous pourriez la retrouver. p.51

– À chaque page, je me disais: si l’on pouvait revivre aux mêmes heures , aux mêmes endroits et dans les mêmes circonstances ce qu’on avait déjà vécu, mais le vivre beaucoup mieux que la première fois, sans les erreurs, les accrocs et les temps morts… ce serait comme de recopier au propre un manuscrit couvert de ratures… p.56

– Je tente de mettre de l’ordre dans mes souvenirs. Chacun d’eux est une pièce de puzzle, mais il en manque beaucoup, de sorte que la plupart restent isolées. Parfois, je parviens à en rassembler trois ou quatre, mais pas plus.Alors, je note des bribes qui me reviennent dans le désordre, listes de noms ou de phrases brèves. Je souhaite que ces noms comme des aimants  en attirent de nouveaux à la surface et que ces bouts de phrases finissent par former des paragraphes et des chapitres qui s’enchaînent. p.58

– … à la poursuite de personnes et d’objets perdus. p.58

– Je voudrais préciser ceci: il m’est arrivé de croiser à plusieurs reprises les mêmes personnes dans les rues de Paris, des personnes que je ne connaissais pas. À force de les trouver sur mon chemin, leurs visages me devenaient familiers. Elles, je crois qu’elles m’ignoraient et que j’étais le seul à remarquer ces rencontres fortuites. Sinon,nous nous serions salués ou nous aurions engagé la conversation. Le plus troublant, c’est que je croisais souvent l’âmeme personne mais dans des quartiers différents et éloignés les uns des autres, comme si le destin – ou le hasard – insistait pour que nous fassions connaissance. Et, chaque fois, j’éprouvais du remords à la laisser passer sans rien lui dire. Du carrefour partaient de nombreux chemins et j’avais négligé l’un d’eux qui était peut-être le bon. p.63

– Paris est ainsi constellé de points névralgiques et des multiples formes qu’auraient pu prendre nos vies. p.64

 – Ou bien tout simplement, vivons-nous à la merci de certains silences. p.80

– Ce sont les autres qui vous font connaître une ville dans ses zones les plus secrètes et les plus lointaines, en vous donnant des rendez-vous à telle ou telle adresse. Quand ils ont disp, ils vous entraînent sur leurs traces. p.99

– Mille et mille sosies de vous-même s’engagent sur les mille chemins que vous n’avez pas pris aux carrefours de votre vie, et vous, vous avez cru qu’il n’y en avait qu’un seul. p.104

– Mais était-ce vraiment le bon chemin? Dans vos souvenirs se mêlent des images de routes que vous avez prisent et dont vous ne savez plus quelles provinces elles traversaient. p.105

Note: 5/5 💙

Gallimard, 2017, 105p.