Victoire de Changy « Une dose de douleur nécessaire »

Quatrième de couverture
«Mais je suis quoi pour toi, elle lui demande. Je suis quoi, elle insiste, un bonus? Ta petite dose de douleur nécessaire? » C’est un drôle de ballet qui se joue à Bruxelles. Elle est jeune, songeuse, tout à lui. Il a une vie ailleurs et le double de son âge. Rencontre insolite, séduction musicale, retrouvailles fugaces… Mais quand l’amour en vase clos ne suffit plus, les tensions s’avivent. Et la douceur devient douleur. Au fil d’instantanés amoureux alliant la sensibilité de Marguerite Duras à la fantaisie de Michel Gondry, Une dose de douleur nécessaire nous emporte dans une passion singulière.

Mon avis

C’est une histoire d’amour à Bruxelles. Un amour de l’ombre entre une femme et un homme plus âgé. Un amour avec ses questionnements. Un amour qu’on tait, qu’on ne peut raconter.

L’écriture est moderne et intime; de jolies phrases.

Un premier roman très réussi d’une auteur belge qu’il faudra suivre!

Extraits

– … dire les choses, quand il lui semble qu’elles mériteraient peut-être d’être entendues.

– Elle traîne et elle s’en veut. Le seul goût qui vaille contre le vide se trouve dans un crayon à papier, coincé dans les crocs, pointe à l’air à portée des passages à souligner, qu’elle tient parfois comme une clope entre l’index et le majeur, les doigts en forme de V. Là, seulement, quand elle lit, elle parvient à être entièrement sans lui.

– Il amplifié les choses quand il en fait partie, fait de l’ombre au reste le reste du temps. On dit de l’ombre pour être gentil, disons presque de la nuit. La nuit le matin, le midi, l’après-midi, le soir, la nuit tout le temps. La nuit la nuit.

– Bruxelles, à cause de sa très petite taille de très petite capitale, fait personnage public de qui ne s’en protège pas. On a toujours une chance même de nuit, de croiser quelqu’un qui connaît quelqu’un qui.

– Où s’en va ce que l’on dit? Où est-ce que ça va loger? Est-ce que ça fait des petits, est-ce que ça fleurit, est-ce que ça pourrit?

– Elle a toujours trouvé à un peu miraculeux de voler du temps au temps

– « Il existe des phrases qui crève la taie. »Yannick Haenel

– … on pense souvent que le meilleur de nous se trouve dans l’être aimé et que lorsqu’il s’en va le meilleur déguerpit avec lui.

– Sa tristesse est de bonne compagnie, on l’a déjà dit: elle est ce qu’il reste de lui. Paul Valéry parle d’une « douleur seconde, celle de ne pas souffrir de toi.  »

Note: 4,5/5

Éditions Autrement, 2017, 142p.


Kaouther Adimi « Nos richesses »

Quatrième de couverture 

En 1935, Edmond Charlot a vingt ans et il rentre à Alger avec une seule idée en tête, prendre exemple sur Adrienne Monnier et sa librairie parisienne. Charlot le sait, sa vocation est d’accoucher, de choisir de jeunes écrivains de la Méditerranée, sans distinction de langue ou de religion. Placée sous l’égide de Giono, sa minuscule librairie est baptisée Les Vraies Richesses. Et pour inaugurer son catalogue, il publie le premier texte d’un inconnu : Albert Camus. Charlot exulte, ignorant encore que vouer sa vie aux livres, c’est aussi la sacrifier aux aléas de l’infortune. Et à ceux de l’Histoire. Car la révolte gronde en Algérie en cette veille de Seconde Guerre mondiale.

En 2017, Ryad a le même âge que Charlot à ses débuts. Mais lui n’éprouve qu’indifférence pour la littérature. Étudiant à Paris, il est de passage à Alger avec la charge de repeindre une librairie poussiéreuse, où les livres céderont bientôt la place à des beignets. Pourtant, vider ces lieux se révèle étrangement compliqué par la surveillance du vieil Abdallah, le gardien du temple.

Mon avis

Premier coup de cœur de cette rentrée littéraire!! Ce livre raconte l’histoire d’une librairie et de son propriétaire libraire et éditeur. Une librairie qui devient lieu de rencontre. Un homme qui consacrera tout son temps à la littérature. On y croise Camus, Saint-Exupéry, Giono, Bosco, Roy, Roblès et bien d’autres… Et en parallèle, bien des années plus tard, la résistance d’un quartier face à la fermeture de cette librairie-bibliothèque. Il raconte également un peu de l’histoire de l’Algérie. 

Il parle d’amour pour la littérature et de passion pour les livres. 

Un petit bijou porté par une très belle écriture!

Extraits 

– Nous sommes les habitants de cette ville et notre mémoire est la somme de nos histoires.

– Et puis les mots, au milieu de la nuit, nous savons bin ce que ça donne: des vagues de drames qui déferlent et et éclatent les unes contre les autres. 

– Tu sais comme nous sommes, nous ne nous rendons compte de nos richesses qu’une fois que nous les perdons.

– Les livres aiment tout le monde, petit crétin. 

La littérature est trop importante pour ne pas y consacrer tout mon temps. 

– Donne-les, garde-les, peu importe mais ne mets pas des livres à la poubelle.

– Un livre ça se touche, ça se sent. Il ne faut pas hésiter à corner les pages, à l’abandonner, à y revenir, à le cacher sous l’oreiller… 

– Je comprends ici ce que j’appelle gloire: le droit d’aimer sans mesure. Albert Camus « Noces »

– Abdallah pense qu’on habite pas vraiment les lieux, que ce sont eux qui nous habitent. 
Note: 5/5 💙💙

Éditions du Seuil, 2017, 216p. 

Dominique Dyens « Cet autre amour »

Quatrième de couverture 

Tu crois que c’est normal d’être amoureuse de son psy ? 
« L’histoire que je m’apprête à raconter est une histoire d’amour. Une vraie, une incroyable histoire d’amour, qui m’a saisie par surprise et à laquelle il m’a été impossible de résister. Pendant deux longues années, peut-être davantage, j’ai mené une double vie. Je parlerais plutôt d’une vie double, c’est-à-dire fragmentée, divisée entre une vie conjugale heureuse, ouverte au regard des autres, et une vie intime, secrète, qui a puisé son inspiration dans les profondeurs de mon inconscient. »

Quel est ce lien d’« amour » unique qui unit un(e) patient(e) à son (sa) psychanalyste ? C’est donc ça, le transfert? Telle est la question que tente de cerner la narratrice de Cet autre amour lorsque, amenée à entreprendre une thérapie à la suite d’un choc émotionnel violent, elle tombe amoureuse de son analyste. Ce récit à la fois pudique et cru d’un amour hors du commun rend un vibrant hommage à la fascinante aventure affective et intellectuelle qu’est la psychanalyse.

Mon avis 

Après un choc émotionnel, la narratrice entame une psychanalyse et cette expérience bouleversera sa vie. Un amour « hors du commun » naît, elle tombe amoureuse de son psychanalyste… Ce livre intime, est profond et passionnant. Il aborde non seulement le sujet de l' »amour » d’une patiente pour son psychanalyste, mais également le désir d’un écrivain d’écrire quelque chose de plus autobiographique et les questionnements qui en découlent. Un livre à lire !!!

Extraits 

– J’inventais des décors pour des romans que je n’écrirais jamais.

– À force d’inventer des vies, je ne suis plus capable de penser la mienne. Je peux m’immiscer dans la tête de mes personnages, les faire parler, pleurer, rire, mais des qu’il s’agit de moi, j’éprouve une sensation de vide.

– C’est une carte que j’insère dans ce jeu de patience qu’est la découverte de moi. Je ne suis pas certaine encore qu’elle soit à sa juste place, mais émettre cette possibilité, c’est combler un vide et prendre de l’assurance. 

– L’écriture me sert d’exutoire et m’aide à classer et clarifier mes pensées.

– Commencer un nouveau roman à toujours été une épreuve pour moi. C’est un peu comme si j’avais à sauter du haut d’une falaise. Le vide dois mes pieds, la distance qu’il me reste avant d’atteindre le sol, la frayeur de ne pas m’en sortir vivante, tout cela est proprement vertigineux et me paralyse pendant une longue période.

– À ce moment-là, j’ai encore la naïveté de croire qu’il est possible de mener deux vies distinctes, une vie personnelle et une vie d’écrivain, et que jamais l’une n’interférera sur l’autre si tel n’est pas mon désir.

– … ces centaines de petits riens qui signifient tant puisqu’ils composent mon univers.

– Au fond, un romancier « ruse » quand il écrit une histoire.

– J’admets que ma personnalité transparaît dans mes livres, je concède m’inspirer de certains lieux, mais sur le reste, je persiste et signe: mes personnages ? Mes scénarios, ne sont que pur produit de mon imaginaire, je n’y ai transposé aucun élément de ma vie.

– … certains écrivent leurs vies. Moi je raconte des histoires. 

– On ne sait jamais n’est-ce-pas, comment et pourquoi les idées naissent dans notre esprit!

– Quelle forme dans ce cas pourrait prendre ce livre que je ne veux pas écrire, si toutefois je devais l’écrire?

– En réalité, toutes les questions que je me pose sont autant de résistance que je place et déplace comme des pions sur l’échiquier de mon désir, composant ainsi une stratégie tantôt de repli tantôt d’assaut… Y penser est bien évidemment déjà le signe qu’une ligne de départ est en train de se mettre en place et qu’un autre livrées t’en marché et se construit. 

– Que serait la vie si notre champ d’émotions était un puzzle sans aspérités, dont jamais aucune pièce ne se désemboîterait, rompant ainsi l’harmonie de l’ensemble ? On s’y ennuierait beaucoup. Il suffit, et on l’a tous éprouvé, qu’une émotion ne soit pas rangée à sa place, qu’une tranche de vie doit délogée de son tiroir, qu’un sentiment ait été transféré à une place qui n’aurait pas dû être la sienne, qu’une pulsion, un fantasme, un désir surgissent, bref qu’un désordre émotionnel fasse irruption pour que notre équilibre affectif soit fragilisé, voire bouleversé, mais que ce faisant, cependant, nous nous sentions incroyablement vivants.

Note: 4,5/5 💙
Robert Laffont, 2017, 231p.

Thierry Dancourt « Jeux de dame »

Quatrième de couverture 

Solange Darnal promène sa silhouette élégante et solitaire entre le Paris du début des années 1960, le Berlin de la guerre froide et la mélancolie de Trieste sous la pluie. On roule en Volvo P1800, on fume des cigarettes State Express 555, le musée de la porte Dorée s’appelle encore le palais des Colonies, et les femmes portent des imperméables beurre frais. 
Solange oscille entre deux mondes, celui de la vérité et celui du mensonge, de la lumière et de l’ombre, de la transparence et du secret, et navigue entre deux hommes. Elle prend peu à peu conscience qu’elle en aime un davantage que l’autre, et sans doute aime-t-elle vraiment pour la première fois… 

Intermittences du cœur, souvenirs d’enfance et mouvements de l’Histoire s’entremêlent dans cette intrigue qui pousse le lecteur à s’interroger sur ce drôle de jeu – peut-être dangereux – auquel se livre la jeune femme. Mais qui est Solange? Et le sait-elle seulement?

Mon avis

Une femme énigmatique et mystérieuse de Paris à Trieste en passant par Berlin, au temps de la guerre froide. Que sait-on d’elle? Pas grand chose, mais peu à peu elle se dévoile: son enfance, la guerre, son amant, son amoureux… mais des secrets restent. Plus qu’une histoire, c’est un roman d’atmosphère. Paris, du côté du palais des colonies, Berlin et la guerre froide et pour finir Trieste en hiver avec ses brumes mélancoliques et vaporeuses. Ce livre m’a  fait penser aux livres de Patrick Modiano!

Extraits 

– Tout à l’heure, dans la clarté de ce matin d’hiver, ses yeux restaient rivés aux siens, ses mains remontaient le long de son dos, caressaient ses cheveux. Néron, face au lit, en position de sphinx sur la chaise, les observait. Là-bas, dans la cuisine, à l’autre extrémité de l’appartement, ils entendaient frémir l’eau du café. Le silence de l’immeuble; la pluie ruisselant sur les carreaux des deux fenêtres ; Le chat, âgé mais toujours attentif; la douceur de la lumière, flottante, hésitante, qui effleurait sans s’y attarder les murs bordeaux et vert bouteille; et puis ce regard qui la traversait: elle en était persuadée, rien d’autre désormais n’aurait plus véritablement d’importance, ne vaudrait d’être pris en considération. Vivre ainsi, toute une vie.

Note: 3,75/5

Editions de la Table Ronde, 2017, 201p.