Un été avec la poésie (43)

Sonnet XXXI.
Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage, 

Ou comme celui-là qui conquit la toison, 

Et puis est retourné, plein d’usage et raison, 

Vivre entre ses parents le reste de son âge!

.

Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village 

Fumer la cheminée, et en quelle saison 

Reverrai-je le clos de ma pauvre maison, 

Qui m’est une province, et beaucoup davantage?

.

Plus me plaît le séjour qu’ont bâti mes aïeux, 

Que des palais Romains le front audacieux, 

Plus que le marbre dur me plaît l’ardoise fine:

.

Plus mon Loir gaulois, que le Tibre latin, 

Plus mon petit Liré, que le mont Palatin, 

Et plus que l’air marin la douceur angevine.

JOACHIM DU BELLAY

(Liré (Château de la Turmelière) 1522 – Paris 1560)

« Les regrets »

Un été avec la poésie (42)

COULEURS


Au-dessus de Paris

la lune est violette.

Elle devient jaune

dans les villes mortes.

Il y a une lune verte

dans toutes les légendes.

Lune de toile d’araignée

et de verrière brisée,

et par-dessus les déserts

elle est profonde et sanglante.

Mais la lune blanche,

la seule vraie lune,

brille sur les calmes

cimetières de villages.

FEDERICO GARCIA LORCA

(Fuente Vaqueros 1898 – Alfacar 1936)

« Chansons sous la lune »

🇪🇸 COLORES 

Sobre París la luna 

tiene color violeta 

y se pone amarilla 

en las ciudades muertas. 

hay una luna verde 

en todas las leyendas, 

luna de telaraña 

y de rota vidriera, 

y sobre los desiertos 

es profunda y sangrienta. 

Pero la luna blanca, 

la luna verdadera, 

solo luce en los quietos 

cementerios de aldea 

FEDERICO GARCIA LORCA

Un été avec la poésie (41)

Soleils couchants


À Catulle Mendes

Une aube affaiblie

Verse par les champs

La mélancolie

Des soleils couchants.
  

La mélancolie

Berce de doux chants

Mon coeur qui s’oublie

Aux soleils couchants.

Et d’étranges rêves,

Comme des soleils

Couchants, sur les grèves,

Fantômes vermeils,

Défilent sans trêves,

Défilent, pareils

A de grands soleils

Couchants sur les grèves.

PAUL VERLAINE

(Metz 1844 – Paris 1896)

« Poèmes saturniens »

Un été avec la poésie (40)

Sensation


Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,

Picoté par les blés, fouler l’herbe menue:

Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.

Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

                                

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien:

Mais l’amour infini me montera dans l’âme,

Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,

Par la Nature, – heureux comme avec une femme.

(1870)

ARTHUR RIMBAUD 

(Charleville 1854 – Marseille 1891)

Un été avec la poésie (39)

À Madame M.

Quand la rose s’entr’ouvre, heureuse d’être belle, 

De son premier regard elle enchante autour d’elle 

Et le bosquet natal et les airs et le jour. 

Dès l’aube elle sourit ; la brise avec amour 

Sur le buisson la berce, et sa jeune aile errante 

Se charge en la touchant d’une odeur enivrante ; 

Confiante, la fleur livre à tous son trésor. 

Pour la mieux respirer en passant on s’incline ; 

Nous sommes déjà loin, mais la senteur divine 

Se répand sur nos pas et nous parfume encor.

LOUISE ACKERMANN 

(Paris 1813 – Nice 1890)

Un été avec la poésie (38)

🇬🇧 How do I love you? – Let me count the ways! –

I love thee to the depth and breadth and height

My soul can reach, when feeling out of sight

For the ends of Being and Ideal Grace.

I love thee to the level of everyday’s

Most quiet need, by sun and candlelight.

I love thee freely, as men strive for Right, –

How thee purely, as they turn from Praise!

I love thee with the passion, put to use

In my old griefs, … ad with my childhood’s faith.

I love thee with th e love I seemed to lose

With my lost Saints! – I love thee with the breath,

Smiles, tears, of all my life! – and, if God choose,

I shall but love thee better after death.

🇫🇷 Comment je t’aime ? – Laisse m’en compter les façons! –

Je t’aime du profond, de l’ampleur, de la hauteur

Qu’atteint mon âme, quand elle se sent à l’écart

Des fins de l’Être et de la Grâce Parfaite.

Je t’aime à la mesure du besoin quotidien

Le plus paisible, au soleil et à la bougie.

Je t’aime librement, comme on tend au Droit, –

Je t’aime purement comme on fuit l’Éloge!

Je t’aime avec la passion que je mettais jadis

Dans mes chagrins … et avec ma foi d’enfant.

Je t’aime de l’amour que j’avais cru perdre

Avec mes mots sacrés! – Je t’aime du souffle,

Des rires, des pleurs, de toute ma vie! – et, si Dieu veut,

Je t’aimerai plus encore après la mort. 

ELIZABETH BARRETT BROWNING 

(Coxhoe Hall 1806 – Florence 1861)

Un été avec la poésie (37)

🇬🇧 Bright Star

Bright star! would I were steadfast as thou art –

   Not in lone splendour hung aloft the night,

And watching, with eternal lids apart,

   Like Nature’s patient sleepless Eremite,

The moving waters at their priestlike task

   Of pure ablution round earth’s human shores,

Or gazing on the new soft fallen mask

   Of snow upon the mountains and the moors –

No – yet still steadfast, still unchangeable,

   Pillow’d upon my fair love’s ripening breast,

To feel for ever its soft fall and swell,

   Awake for ever in a sweet unrest,

Still, still to hear her tender-taken breath,

And so live ever—or else swoon to death.


🇫🇷Brillante étoile 

Brillante étoile! Que ne suis-je comme toi immuable,

Non seul dans la splendeur tout en haut de la nuit,

Observant, paupières éternelles ouvertes,

De la nature patient ermite sans sommeil,

Les eaux mouvantes dans leur tâche rituelle,

Purifier les rivages de l’homme sur la terre,

Ou fixant le nouveau léger masque jeté

De la neige sur les montagnes et les landes –

Non – mais toujours immuable, toujours inchangé,

Reposant sur le beau sein mûri de mon amour,

Sentir toujours son lent soulèvement,

Toujours en éveil dans un trouble exquis,

Encore son souffle entendre, tendrement repris,

Et vivre ainsi toujours-ou défaillir dans la mort. 

JOHN KEATS

(Finsbury Pavement 1795 – Rome 1821)

Un été avec la poésie (36)

Mignonne, allons voir si la rose 

Qui ce matin avoit desclose 

Sa robe de pourpre au Soleil, 

A point perdu ceste vesprée 

Les plis de sa robe pourprée, 

Et son teint au vostre pareil.

Las ! voyez comme en peu d’espace, 

Mignonne, elle a dessus la place 

Las ! las ses beautez laissé cheoir ! 

Ô vrayment marastre Nature, 

Puis qu’une telle fleur ne dure 

Que du matin jusques au soir !

Donc, si vous me croyez, mignonne, 

Tandis que vostre âge fleuronne 

En sa plus verte nouveauté, 

Cueillez, cueillez vostre jeunesse : 

Comme à ceste fleur la vieillesse 

Fera ternir vostre beauté.

PIERRE DE RONSARD

(1524 – 1585)

« Les Odes »

Un été avec la poésie (35)

SOUVENIRS



Voyez partir l’hirondelle,

Elle fuit à tire d’aile,

Mais revient toujours fidèle,

A son nid,

Sitôt que des hivers le grand froid est fini.

L’homme, au gré de son envie,

Errant promène sa vie

Par le souvenir suivie

De ces lieux

Où sourit son enfance, où dorment ses aïeux.

Et puis, quand il sent que l’âge

A glacé son grand courage,

Il les regrette et, plus sage,

Vient chercher

Un tranquille bonheur près de son vieux clocher.

GUY DE MAUPASSANT

(Tourville-sur-Arques 1850 – Paris 1893)

Rouen, 1869

Un été avec la poésie (34)

À DEUX BEAUX YEUX

Vous avez un regard singulier et charmant;

Comme la lune au fond du lac qui la reflète,

Votre prunelle, où brille une humide paillette,

Au coin de vos doux yeux roule languissamment;

Ils semblent avoir pris ses feux au diamant;

Ils sont de plus belle eau qu’une perle parfaite,

Et vos grands cils émus, de leur aile inquiète,

Ne voilent qu’à demi leur vif rayonnement.

Mille petits amours, à leur miroir de flamme,

Se viennent regarder et s’y trouvent plus beaux,

Et les désirs y vont rallumer leurs flambeaux.

Ils sont si transparents, qu’ils laissent voir votre âme,

Comme une fleur céleste au calice idéal

Que l’on apercevrait à travers un cristal.

THÉOPHILE GAUTIER

(Tarbes 1811 – Neuilly-sur-Seine 1872)

« La comédie de la mort »