Un été avec la poésie (46)

 J’ai rêvé tellement fort de toi,

J’ai tellement marché, tellement parlé,

Tellement aimé ton ombre,

Qu’il ne me reste plus rien de toi,

Il me reste d’être l’ombre parmi les ombres

D’être cent fois plus ombre que l’ombre

D’être l’ombre qui viendra et reviendra

dans ta vie ensoleillée. 

Robert Desnos

(Paris 1900 – camp de concentration de Theresienstadt 1945)

« Le dernier poème. »

Un été avec la poésie (45)

Allégeance
Dans les rues de la ville il y a mon amour. Peu importe où il va dans le temps divisé. Il n’est plus mon amour, chacun peut lui parler. Il ne se souvient plus; qui au juste l’aima?

.

Il cherche son pareil dans le vœu des regards. L’espace qu’il parcourt est ma fidélité. Il dessine l’espoir et léger l’éconduit. Il est prépondérant sans qu’il y prenne part.

.

Je vis au fond de lui comme une épave heureuse. A son insu, ma solitude est son trésor. Dans le grand méridien où s’inscrit son essor, ma liberté le creuse.

.

Dans les rues de la ville il y a mon amour. Peu importe où il va dans le temps divisé. Il n’est plus mon amour, chacun peut lui parler. Il ne se souvient plus; qui au juste l’aima et l’éclaire de loin pour qu’il ne tombe pas?

RENÉ CHAR

(L’Isle-sur-la-Sorgue 1907 – Paris 1988)

Un été avec la poésie (44)

🇫🇷 Le futur

Et je sais très bien que tu n’y seras pas.

Tu ne seras pas dans la rue, dans le murmure qui jaillit

la nuit

des réverbères, ni dans le geste

de choisir le menu, ni dans le sourire

qui soulage les métros complets,

ni dans les livres prêtés ni dans les mots à demain.

Tu ne seras pas dans mes rêves,

ni dans le destin original de mes mots,

ni dans un chiffre téléphonique

ou la couleur d’une paire de gants ou d’une blouse.

Je me fâcherai, mon amour, non pas à cause de toi,

et j’achèterai des bonbons mais pas pour toi,

je serai debout au coin d’une rue où tu ne viendras pas,

et je dirai les mots qui se disent

et je mangerai les choses qui se mangent

et je rêverai les rêves qui se rêvent

et je sais très bien que tu n’y seras pas,

ni ici dedans, la prison où encore je te retiens,

ni là dehors, ce fleuve de rues et de ponts.

Tu ne seras pas du tout, tu ne seras même pas un souvenir,

et si je pense à toi, je penserai une pensée

qui obscurément essaye de t’évoquer.

JULIO CORTÁZAR

(Bruxelles 1914 – Paris 1984)

« Crépuscule d’automne »

🇦🇷 El futuro

Y sé muy bien que no estarás. 

No estarás en la calle, en el murmullo que brota de noche 

de los postes de alumbrado, ni en el gesto 

de elegir el menú, ni en la sonrisa 

que alivia los completos de los subtes, 

ni en los libros prestados ni en el hasta mañana.

No estarás en mis sueños, 

en el destino original de mis palabras, 

ni en una cifra telefónica estarás 

o en el color de un par de guantes o una blusa. 

Me enojaré amor mío, sin que sea por ti, 

y compraré bombones pero no para ti, 

me pararé en la esquina a la que no vendrás, 

y diré las palabras que se dicen 

y comeré las cosas que se comen 

y soñaré las cosas que se sueñan 

y sé muy bien que no estarás, 

ni aquí adentro, la cárcel donde aún te retengo, 

ni allí fuera, este río de calles y de puentes. 

No estarás para nada, no serás ni recuerdo, 

y cuando piense en ti pensaré un pensamiento 

que oscuramente trata de acordarse de ti.

JULIO CORTÁZAR


Statue de Julio CORTÁZAR, avenue Lepoutre,  Ixelles

Un été avec la poésie (43)

Sonnet XXXI.
Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage, 

Ou comme celui-là qui conquit la toison, 

Et puis est retourné, plein d’usage et raison, 

Vivre entre ses parents le reste de son âge!

.

Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village 

Fumer la cheminée, et en quelle saison 

Reverrai-je le clos de ma pauvre maison, 

Qui m’est une province, et beaucoup davantage?

.

Plus me plaît le séjour qu’ont bâti mes aïeux, 

Que des palais Romains le front audacieux, 

Plus que le marbre dur me plaît l’ardoise fine:

.

Plus mon Loir gaulois, que le Tibre latin, 

Plus mon petit Liré, que le mont Palatin, 

Et plus que l’air marin la douceur angevine.

JOACHIM DU BELLAY

(Liré (Château de la Turmelière) 1522 – Paris 1560)

« Les regrets »

Un été avec la poésie (42)

COULEURS


Au-dessus de Paris

la lune est violette.

Elle devient jaune

dans les villes mortes.

Il y a une lune verte

dans toutes les légendes.

Lune de toile d’araignée

et de verrière brisée,

et par-dessus les déserts

elle est profonde et sanglante.

Mais la lune blanche,

la seule vraie lune,

brille sur les calmes

cimetières de villages.

FEDERICO GARCIA LORCA

(Fuente Vaqueros 1898 – Alfacar 1936)

« Chansons sous la lune »

🇪🇸 COLORES 

Sobre París la luna 

tiene color violeta 

y se pone amarilla 

en las ciudades muertas. 

hay una luna verde 

en todas las leyendas, 

luna de telaraña 

y de rota vidriera, 

y sobre los desiertos 

es profunda y sangrienta. 

Pero la luna blanca, 

la luna verdadera, 

solo luce en los quietos 

cementerios de aldea 

FEDERICO GARCIA LORCA

Un été avec la poésie (41)

Soleils couchants


À Catulle Mendes

Une aube affaiblie

Verse par les champs

La mélancolie

Des soleils couchants.
  

La mélancolie

Berce de doux chants

Mon coeur qui s’oublie

Aux soleils couchants.

Et d’étranges rêves,

Comme des soleils

Couchants, sur les grèves,

Fantômes vermeils,

Défilent sans trêves,

Défilent, pareils

A de grands soleils

Couchants sur les grèves.

PAUL VERLAINE

(Metz 1844 – Paris 1896)

« Poèmes saturniens »

Un été avec la poésie (40)

Sensation


Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,

Picoté par les blés, fouler l’herbe menue:

Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.

Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

                                

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien:

Mais l’amour infini me montera dans l’âme,

Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,

Par la Nature, – heureux comme avec une femme.

(1870)

ARTHUR RIMBAUD 

(Charleville 1854 – Marseille 1891)