Un jour, une citation: Jérôme Attal

Tout écrivain, je suppose, sait qu’il est périlleux de raconter telles quelles des choses qu’on ne peut que suggérer. Ne serait-ce que pour se distinguer de l’anecdote, du commérage. Des choses qu’il est bon de dissimuler derrière des caractères et des signes. Combien de messages secrets se cachent sous la panoplie anodine d’une description? Combien d’histoires d’amour languissent, comme des sources de fleuve en attente, sous la pagaie d’une virgule? Jérôme Attal « La petite sonneuse de cloches » Robert Laffont, p.47

(Photo: Bouquinerie, Saint-Sauveur-en-Puisaye)

ANNIE ERNAUX « LE VRAI LIEU » (Entretiens avec Michelle Porte) [Extraits]

Quatrième de couverture

En 2008, Michelle Porte, que je connaissais comme la réalisatrice de très beaux documentaires sur Virginia Woolf et Marguerite Duras, m’a exprimé son désir de me filmer dans les lieux de ma jeunesse, Yvetot, Rouen, et dans celui d’aujourd’hui, Cergy. J’évoquerais ma vie, l’écriture, le lien entre les deux. J’ai aimé et accepté immédiatement son projet, convaincue que le lieu – géographique, social – où l’on naît, et celui où l’on vit, offrent sur les textes écrits, non pas une explication, mais l’arrière-fond de la réalité où, plus ou moins, ils sont ancrés.

Extraits

⭐️ Dès que j’ai su lire, j’ai aimé lire d’une façon incroyable et puis, comme disaient mes parents « apprendre », sans complément d’objet, comme une disposition générale, un appétit insatiable. p.27

⭐️ Il y a tellement de choses dans l’écriture. Ce n’est pas intéressant de chercher d’où vient l’écriture, je ne crois pas. Ce qui est intéressant, c’est ce qu’on écrit. C’est devant soi l’écriture, toujours devant soi. p.32

⭐️ Plus que précieux, le livre était un objet sacré. Le sésame de tout, d’un accès à quelque chose de supérieur, d’important pour la vie et qui, pour cette raison, a ses yeux, pouvait s’avérer nuisible. p.49

⭐️ La lecture, c’était le lieu de l’imaginaire, là où je vivais de manière intense… p.52

⭐️ Je ne crois pas qu’on puisse écrire sans avoir lu beaucoup. En lisant, insensiblement, il apparaît comme possible de faire la même chose. p.52

⭐️ C’est une certitude pour moi que nous pouvons savoir qui nous avons été, quels sont nos désirs, aller plus loin dans notre propre histoire, en essayant de nous souvenir de tous les textes lus, mais aussi les films, tous les tableaux vus, en dehors même de leur valeur artistique. p.54

⭐️  Je ne suis pas une femme qui écrit, je suis quelqu’un qui écrit. p.57

⭐️ C’est un lieu, l’écriture, un lieu immatériel. Même si je ne suis pas dans l’écriture d’imagination, mais l’écriture de la mémoire, c’est aussi une façon de m’évader. D’être ailleurs. L’image qui me vient toujours pour l’écriture, c’est celle d’une immersion. De l’immersion dans une réalité qui n’est pas moi. Mais qui est passée par moi. p. 65

⭐️ Les souvenirs sont des choses. Les mots aussi sont des choses. Il faut que je les ressente comme des pierres, impossible à bouger sur la page, à un moment. Tant que je n’ai pas atteirnt cet état, cette matière du mot, de la phrase, ça ne me convient pas, c’est gratuit. tout cela relève de l’imaginaire, bien sûr, de l’imaginaire de l’écriture. Écrire, je le vois comme sortir des pierres du fonds d’une rivière. C’est ça. p.72

⭐️ J’ai cette certitude que les choses qui m’ont traversées ont traversé d’autres gens. ça me vient de la lecture, du fait que dans la littérature j’ai trouvé des choses pour moi. p.74

⭐️ Écrire, ce n’est pas laisser sa trace en tant que nom, en tant que personne. C’est laisser la trace d’un regard, d’un regard sur le monde. p.76

⭐️ C’est quoi, le style? C’est un accord entre sa voix à soi la plus profonde, indicible, et la langue, les ressources de la langue. C’est réussir à introduire dans la langue cette voix, faite de son enfance, de son histoire. p.76-77

⭐️ La littérature n’est pas la vie, elle est ou devrait être l’éclaircissement de l’opacité de la vie. p. 84

⭐️ Ouvrir un livre, c’est vraiment pousser une porte et se trouver dans un lieu où il va se passer des choses pour soi. C’est comme ça que je conçois la lecture, et s’il ne se passe rien pour moi, j’oublie très vite le lieu où le livre ne m’a pas emmenée finalement. p.88

⭐️ Écrire, c’est créer du temps. Celui où va entrer le lecteur. C’est silencieux, là où ça se passe. Quand on y pense c’est extraordinaire. p. 89

⭐️ Je crois que l’écriture ne peut pas se définir en termes de bonheur ou de malheur. Peut-être en une alternance de désespoir et de contentement. p.90

⭐️ Mais si on passe sept ans sur un livre, qu’on le termine, il y a quelque chose qui existe vraiment dans le monde en dehors de soi. Pour moi, c’est comme si j’avais bâti une maison. Où quelqu’un peut entrer, comme dans sa propre vie à lui. p. 91

⭐️ Je crois que je considère aussi l’écriture comme un don. Mais on ne sait pas ce qu’on donne, on ne sait pas. Ce que les autres vont prendre dans ce qu’on donne. Ils peuvent refuser aussi. p.97

⭐️La littérature peut rendre heureux. p. 106

Folio, 2018, 128 p.

Un jour, une citation: Mary Costello

Ce n’était pas des réponses ou des consolations qu’elle trouvait dans les romans, mais un degré d’empathie qu’elle n’avait croisé nulle part ailleurs et qui atténuait sa solitude. Ou qui la renforçait, comme si une partie d’elle-même – son côté ermite – se trouvait à portée de main, attendant d’être incarnée. La pensée qu’à une époque lointaine, une personne – un étranger qui écrivait à son bureau – avait su ce qu’elle savait, ressenti ce qu’elle ressentait dans son cœur plein de vie, lui donnait confiance et force. Il est comme moi, se disait-elle. Il partage mes sensations. Il n’y aurait jamais assez d’heures, semblait-il , de jours ou d’années dans sa vie pour lire tout ce qu’elle voulait lire. Mary Costello « Academy Street « , Points

(Photo: Galerie Bortier, Bruxelles)

DOMINIQUE JEZEGOU « LE SECRET DERRIÈRE LE MUR »

Quatrième de couverture

« Le secret derrière le mur » est une aventure du cœur et de l’esprit qui vous fera remonter le temps, de notre époque à celle des corsaires… Anne et Gil se rencontrent à Lisbonne, au Portugal et tombent follement amoureux l’un de l’autre. Ils s’installent tous deux au Pays basque et Anne découvre le destin incroyable de la famille de Gil, les Alméida, à la fois basques et portugais. Après qu’un drame terrible eut brisé leur union, Anne décide de retourner habiter au Croisic, avec leur fils Nicolas. Luttant contre son chagrin, elle décide de restaurer une vieille demeure sur la côte. En y découvrant une pièce murée, elle va faire ressurgir des évènements très anciens et peu à peu comprendre que, quelque chose d’unique la lie à cet endroit et à ceux qui l’ont fréquenté. En trois lieux et trois époques, cette histoire explore les sentiments, montre qu’ils peuvent transcender le temps, mais aussi comment, des êtres, malgré des périodes et des vies très différentes, ont finalement beaucoup en commun : la solitude, le chagrin lié à la disparition d’un être cher, la quête du bonheur. En réalité, une seule chose agit sur notre destinée à tous. L’amour.

L’auteur

Longtemps journaliste dans la presse écrite, Dominique Jézégou a notamment vécu et travaillé en Afrique ainsi qu’en Polynésie française. Après « Vin de Tahiti, jusqu’au bout du rêve », l’histoire d’un vignoble, publiée aux éditions Féret, elle poursuit son expérience littéraire avec son premier roman intitulé « Le secret derrière le mur ».

Mon avis

Une rencontre à Lisbonne, dans un musée, et c’est l’amour fou. Le Portugal, ses poètes, le fado, la saudade en toile de fond de cet amour qui se dessine …

Mais ses vacances se terminent, et elle rentre à Nantes. Lui se partage entre le Portugal et le Pays basque…

Le Pays Basque où il décident de s’installer et de construire leur vie. Mais, un jour, c’est le drame …

Une maison au Croisic, une demeure qui vous trouve…

Un livre comme un voyage dans le temps et dans l’espace où l’amour, le deuil, le courage de surmonter les épreuves se côtoient. Le parcours douloureux d’une femme qui lentement se reconstruira pour elle et pour son enfant. S’accordera-t-le droit de vivre à nouveau?

C’est aussi une histoire de corsaires, l’histoire d’un secret…

Et puis il y a l’amour pour les livres: Pessoa, Tabucchi , Saramago…

Des personnages bienveillants et touchants. Une écriture précise et délicate.

L’art de raconter une histoire, est totalement maîtrisé, dans ce roman. Une belle lecture.

Extraits

▪️« Peut-être, est-ce cette demeure qui m’a trouvée…

Elle était là au détour d’un chemin, surgissant derrière un bouquet d’arbres et je l’ai aimée tout de suite…

L’air sentait bon, le soleil dardait ses derniers rayons et la lumière était belle en cette fin d’après-midi. C’était l’heure que je préfère, ce court instant où le temps et l’espace semble se conjuguer, un vrai moment de paix où tout est suspendu.

L’heure douce, comme l’appelait mon bien-aimé…

▪️Voyager, c’est aussi prendre des leçons d’histoire.

▪️ … les livres qui s’accumulaient sur les rayonnages de leur bibliothèque. Celle ci penchait d’ailleurs dangereusement sous le poids de la quantité d’ouvrages qu’elle contenait. Indifférents à la distinction de styles et d’idées, les auteurs voisinaient. Certains ouvrages avaient du être lus à plusieurs reprises, car la reliure était fatiguée. Je constatais que Pessoa avait effectivement une large place. J’aimais ces bibliothèques qui révèlent la vraie nature de leur lecteur, plus passionné par le contenu que par le contenant.

▪️Les souvenirs deviennent précieux lorsqu’on sait qu’on ne reviendra pas en arrière.

▪️Les livres avaient toujours eu pour moi, un effet profondément rassurant. Je sentais, comme toute lectrice qui se reconnait, l’odeur familière des livres, du papier et de l’encre d’imprimerie.

▪️En rentrant, je m’assis sur le canapé et sortis de mon sac le livre découvert ce jour là. Je caressai sa tranche dorée et sa reliure de vieux cuir, décorée de mords et de nerfs dorés. Je fermai les yeux tout en humant son odeur au charme poussiéreux, celle que j’aimais chez les livres anciens et qui ne manquait pas d’ouvrir dans mon esprit, mille portes imaginaires.

▪️J’avais toujours aimé les livres aussi loin que je me souvienne. Enfant, j’étais déjà fascinée par leur odeur, puis par les images et les personnages. C’était des objets simples et élégants. Uniques. Je les ouvrais et ils révélaient des mondes inconnus. Ils me faisaient voyager. Plus tard, en grandissant, cette passion avait pris une autre dimension, j’avais découvert une autre pensée que la mienne. Le livre avait ainsi façonné ma conscience, enrichi ma sensibilité, ouvert mon esprit.

▪️On dit parfois que les livres sont des âmes fortes.

▪️La correspondance passée est toujours très intéressante. C’est pour moi comme un véritable laboratoire intérieur. Les épistoliers en sont rarement conscients, mais ils nous éclairent en profondeur sur leur espace intérieur, mais aussi sur l’époque, le contexte et l’histoire.

▪️Pour l’avoir expérimenté jeune, je savais que lorsqu’on a commencé, le bonheur de découvrir des histoires, ne cesse jamais.

▪️Je ne crois pas non plus au hasard, je crois plutôt à une coïncidence pleine de sens qui dirige la destinée.

▪️… des livres. Je réalisai qu’ils avaient toujours été de solides compagnons dont j’avais recherché la proximité dans les moments les plus complexes de ma vie. J’éprouvais donc un certain plaisir à ouvrir chaque jour la porte du magasin, à longer les rangées de livres, à caresser du bout des doigts les reliures, à découvrir les couvertures, à tourner les pages … A eux seuls, ils m’offraient des voyages immobiles.

▪️… tout ce, à quoi nous tenons, est fragile. Combien nos existences sont fragiles. Comme du cristal. Tout peut se briser. En un instant.

▪️Lorsque nous nous plongeons dans notre histoire familiale, bien plus souvent qu’on ne croit, la petite et la grande histoire se confondent, jusqu’à faire émerger, des secrets, des souvenirs lointains, refoulés, avec leur héritage de blessures et de chagrins. J’avais plongé très profondément dans ce passé inconnu, j’étais allée bien plus loin que je ne l’aurais imaginé. Sans doute fallait il creuser encore davantage pour avoir toutes les réponses.

▪️les mots s’effacent pour toujours, si on ne les prononce pas, au bon moment.

▪️Penchée sur le livre, je restai plusieurs minutes à fixer les mots. Si nous pensions comme ce violoncelliste, en combien de secondes se résumerait notre existence?

▪️j’ai découvert que dans ce qui nous lie les uns aux autres, les frontières n’existent pas, elles peuvent être repoussées toujours plus loin. L’amour est infini. Et quand tout s’achève ici bas, en réalité tout commence, car il reste l’éternité.

Note: 4,5/5

5 sens Éditions, 2019, 544 p.