Marc Meganck et Aurélie Russanowska «Au sud des jours ordinaires» (micro-nouvelles)

Quatrième de couverture

Les cent micro-nouvelles rassemblées dans ce volume évoquent les petits riens qui agacent et qui éraflent, ces instants trop brefs qui éblouissent, qui aiguisent nos sens. Coups de sang. Coups de cœur. Pour approcher le sud de nos désirs, il faut bien souvent composer avec les « gens », cette abstraction plurielle, ce groupe flou impliqué dans nos énervements quotidiens, dans nos émerveillements d’un jour.

Une chronique tendre et cynique de la vie ordinaire…

Mon avis

Tous ces gestes du quotidien qui nous attendrissent ou nous énervent, moments tristes ou tendres, cyniques parfois. Bribes de vie, petits travers de chacun, la délicate fragilité des instants, les émerveillements aussi. Éloge de l’anodin et de la vie ordinaire. Des micro-nouvelles à déguster dans l’ordre ou le désordre. À picorer au gré de l’envie! Une écriture magnifique et les illustrations d’Aurélie Russanowska sont splendides! Ce livre est également un bel objet et je ne peux que conseiller de l’offrir pour les fêtes qui approchent. À lire et à relire.

Extraits

▪️Quitter le quotidien pour rejoindre le sud de nos désirs, là où il y a de la chaleur, des coups de sang et des coups de cœur. Composer avec « les gens », cette abstraction plurielle, ce groupe flou impliqué dans nos énervements quotidiens, dans nos émerveillements d’un jour… les petits riens qui agacent et qui éraflent, ces instants trop brefs qui éblouissent, qui aiguisent nos sens. (Épigraphe)

▪️La vie n’est qu’une galerie de rôles qu’on endosse. Des rôles qu’on se construit ou qu’on se voit imposer, pas à pas…

▪️Ils sont rares, ces moments fragiles, semblables à des bulles de savon qui éclatent après une course éphémère dans les airs. Un verre en terrasse, la mer au loin, un livre à portée de la main, quelques notes de musique qui grésillent, la chaleur du soleil sur la peau.

▪️ Il faut y être pleinement… au risque de louper la délicate fragilité des instants.

▪️Car je sais qu’au fond, il y a de la lumière, un soleil, un sourire, de la douceur et des yeux qui font mourir les idées noires…

▪️On a la sienne sur le dos, au fond des poches, au creux de la poitrine et sur le bout des lèvres. Une vie et ce qu’on en fait, pour de bonnes ou de mauvaises raisons. Elle nous porte ou on la traîne.

▪️On se crée une vie linéaire en rêvant de la croisée des chemins.

▪️C’est une torture mentale. Combien de clics ? Combien d’actualisations de la page ? Le facteur passe à une heure régulière et puis c’est tout pour la journée. On peut reporter ses attentes au lendemain, cesser de se tourmenter. L’e-mail, lui, est pervers, il peut tomber à tout moment. Il est vecteur d’une terrible – parfois d’une effroyable – incertitude.

▪️Prendre un bateau dans le ciel en compagnie de l’enfant qui sourit et apprécier pleinement la naïveté, la pureté originelle. Se mettre en retrait et se complaire dans l’anodin, de la vie ordinaire.

▪️Le tic-tac de nos vies qui avancent.

▪️Les paupières semblent fermées. Le visage est légèrement penché en avant. Le regard posé sur le papier, sur les pages qui tournent presque imperceptiblement, sur les lignes du temps qui s’est arrêté. C’est beau une femme qui lit. De face, de côté. Dans un bistrot, dans un train, dans une baignoire, dans nos songes. Sur une terrasse, sur un banc, sur une butte herbeuse. C’est un spectacle apaisant, celui d’une femme emportée par des mots, emmenée par un auteur et son univers….

▪️Garder l’image intacte. Partir avant qu’ elle ne relève la tête, avant que le roman ne se referme.. avant qu’elle ne cesse de diriger son regard vers des illusions.

▪️La version papier nécessite du temps, celui qu.il faut prendre, réapprendre, avant de l’oublier.

▪️Changer de destination. Quitter l’autoroute avant de destination. Parce que la région qu’on traverse est belle. Parce qu’on est libre. Et se perdre, encore.

Note: 5/5 💙

180° Éditions, 2016, 184p.

Un jour, une citation: Carlos Maria Dominguez

🇫🇷 … un lecteur est un voyageur dans un paysage pré-établi. Et infini. L’arbre a été écrit, et la pierre, et le vent dans la branche, la nostalgie de cette branche et l’amour auquel il a prêté son ombre. Pour moi, il y a pas de bonheur plus grand, quelques heures chaque jour, un temps humain qui autrement me demeurait étranger. Une vie ne suffit pas à le parcourir. Je vole à Borges une moitié de phrase: une bibliothèque est une porte ouverte sur le temps. Carlos Maria Dominguez « La maison en papier » (Seuil)

🇮🇹 … il lettore è un viaggiatore che si muove in un paesaggio già scritto. Un paesaggio infinito. L’albero è già stato scritto, e la pietra, e il vento fra i rami, e la nostalgia di quei rami e l’amore cui prestarono la loro ombra. E non conosco gioia più grande che percorrere, in poche ore, un tempo umano che altrimenti mi sarebbe estraneo. Non basta una vita. Rubo a Borges la metà di una frase: una biblioteca è una porta nel tempo».  Carlos Maria Domínguez « La casa di carta » (Sellerio)

(Photo: Boekarest, Monseigneur Ladeuzeplein, 12, 3000 Leuven-Louvain)

Un jour, une citation: Blaise Cendrars

Quelle chose étonnante que la lecture qui abolit le temps, transvase l’espace vertigineux sans pour cela suspendre le souffle, ni ravir la vie au lecteur! On est emporté sur un tapis volant. Le bonnet enchanté de Fortunatus vous coiffe la tête. On se croit invisible, absent, bien qu’étant partout présent, même là, fébrile, ce livre à la main, que l’on dévore, que l’on mange des yeux, comme dans une opération de magie blanche, pour se nourrir l’esprit. Et la lecture est en effet une opération magique de la conscience qui révèle une des facultés les plus méconnues de l’homme et qui lui confère un grand pouvoir: la faculté de la bilocation et le pouvoir de s’isoler, de s’abstraire, de sortir de sa propre vie sans perdre contact avec la vie, bref, de communier avec tout, même quand on ne croit plus à rien. Blaise Cendrars « Histoires vraies »

(Photo: De Groene Waterman, Wolstraat, 7, 2000 Antwerpen-Anvers)

Un jour, une citation: Pascal Quignard

Elisabeth Quin: Quand on lit, on est muet? On est dans une sorte de bain amniotique? On est sidéré? Qu’est-ce que ça veut dire?

Pascal Quignard: Ça veut dire que lire est bien plus profond qu’écrire. Ça veut dire que lorsqu’on lit on est immergé complètement. C’est océanique. C’est océanique. On ne sait plus qui on est. On commence à devenir ce qu’on lit… On devient l’autre et on perd conscience du temps et de l’espace exactement comme dans le rêve.

Pascal Quignard répondant à Elisabeth Quin dans « 28 minutes » sur Arte (16/10/2018)

(Photo: Le Bouquiniste, Place des Wallons 45, 1348 Louvain-la-Neuve)