Un jour, une citation: Isabelle Monnin

Les romans sont des abris où retrouver les disparus. Écrire, c’est construire le refuge, assembler des branchages, bâtir des murs, préparer les lits, penser à la liste des courses et aux chansons que l’on chantera après le repas. C’est les attendre au bout du chemin, la nuit est tombée déjà, ils sont en retard. Isabelle Monnin « Les gens dans l’enveloppe »

(Photo: Bouquinerie, Bruxelles)

René Frégni « Je me souviens de tous vos rêves »

Quatrième de couverture

L’automne en Provence est limpide et bleu, ce n’est pas une saison, c’est un fruit : les touristes sont partis, la nature exulte dans une profusion de couleurs et d’odeurs. Mais si l’écrivain-flâneur célèbre avec sa sensualité coutumière Manosque et la campagne provençale, il est avant tout attentif à ceux qui vivent dans les recoins de la société, les pauvres, les fous, les errants dont il se sent frère, et dont il parle sans apitoiement. Les femmes sont aussi très présentes, les servantes d’auberge longuement contemplées, ou Isabelle, «la fiancée des corbeaux», auprès de qui l’écrivain trouve paix et bonheur.

Qu’il s’agisse de raconter la mort d’un chat ou la surprise d’entendre une femme qui jouit dans la maison voisine, à chaque page de ce livre vibre une émotion simple et sincère.

Mon avis

Un très, très beau récit qui parle de la Provence, de jardins, de promenades dans les collines, de l’écriture, des mots, d’un cahier commencé chaque année en septembre, de femmes, d’un chat dont la disparition trouble tellement qu’on prend un train… Et puis d’un libraire qui vend les livres avec son cœur et de sa librairie « Le Bleuet », à Banon, qui est la rencontre du rêve et de l’obstination…. Au fil des mois, les mots couvrent la page blanche et forment ce texte poétique…

Une écriture sublime, toute en émotion et un amour infini pour les mots. Une pépite à lire et à relire!

Extraits

▪️Les livres écartent la solitude, l’angoisse, la peur, parfois la barbarie.

▪️Avec le temps, je rêve de plus en plus d’écriture, je rêve de personnages qui peuplent mes cahiers, de leurs paroles, des peur de leur enfance, des arbres de leurs jardins. On devient ces paroles et ces jardins. L’espace qui séparait la vie de l’écriture s’estompe avec les rêves.

▪️La vie est devenue écriture.

▪️… mais écrire vraiment c’est avoir le courage de tirer une chaise devant une table, s’asseoir et saisir un stylo.

▪️Nous sommes tous des constructions de mots, des villes de mots, des paysages de mots, des éboulis de mots.

▪️Avidement nous cherchons de l’amour sous chaque mot, un peu de reconnaissance, un signe, quelques lettres qui clignotent enfin vers nous. Il n’y a pas d’amour sans les mots, pas de tendresse. Sans les mots, il n’y a rien. Le grand mur noir de la mort.

▪️Ces mots invisibles qui dansent sur nos lèvres sont tellement plus grand que ceux qui traversent nos écrans, comme des poussières mortes.

▪️Un grand écrivain, c’est celui qui fait apparaître sur la page blanche des paysages oubliés, des villes entrevues, des cités intérieures que nous n’avions jamais visitées.

▪️Plus le mot est juste, plus le voyage est grand.

▪️L’écriture c’est ce qui va chercher au fond de nos tripes, en les tordant comme un drap, ce qu’il y a de plus enfoui, de plus terrible, de plus lumineux. C’est ce qui laboure nos mers profondes, soulève le tumulte, ramené devant nos yeux tout ce que nous n’avions pas vu et qui devient plus vrai que la chaise où nous sommes assis, le bureau où nous écrivons , le lit où nous dormirons tout à l’heure.

▪️Le seul héros de nos romans, c’est le temps, les quelques mots que nous laissons, comme une trace de notre passage, si furtif, dans une chambre, une ville, une armoire.

▪️Nous avons tous un petit jardin secret que l’on atteint par des routes bordées d’acacias, de sureaux et de songes. Il ressemble à ces petits cimetières que l’on trouve à la sortie des villages, il protège nos plus beaux souvenirs, ce que nous avons de plus précieux. Dans ces jardins saute et gambade notre enfance, défilent tous les chagrins d’une vie.

▪️Des romans il y en a mille en chacun de nous. Mille, dès que nous ouvrons la fenêtre le matin.

▪️Je cherche à attraper la vie, à la pointe de mon stylo, à accrocher tout ce qui vit pour être moi-même encore plus vivant. Un seul mot me rend vivant, celui que j’écris à l’instant et qui invente le suivant. Dans un seul mot il y a des nuées de planètes, de constellations. Il y a l’émotion.

▪️Peut-être devient-on ce qu’on a le plus aimé.

▪️J’aime l’écriture, c’est un combat de chaque mot entre contrainte et liberté.

▪️Écrire quelques mots chaque jour. Des petits fragments de vie qu’on ramène chez soi.

▪️Les mots attisent, comme un souffle puissant, les braises de la vie . Ils la font rougeoyer, brasiller, s’étendre. Ils éclairent nos jours.

▪️Écrire c’est souffler sur tout ce qui est vivant, c’est embraser le moindre signe de vie, entendre, dans le silence, la voix secrète des choses. Inventer un visage à tout ce qu’on ne voit pas.

▪️Devant mon cahier ouvert je revois tout, les saules rouges, les moulins et les ponts, les îles nettoyées comme des os par les courants, le soleil et le vent, le chien fou de bonheur qui se jette dans l’eau froide et en ressort plus libre. C’est toute mon enfance que je retrouve en écrasant les roseaux à la pointe de mon stylo, sous le cercle jaune de ma lampe.

Note: 5/5 💙💙

Prix: Grand Prix littéraire de Provence 2016

Folio, 2017, 157 p.

« Un seul mot me rend vivant, celui que j’écris à l’instant et qui invente le suivant.  »

Paul Auster «La nuit de l’oracle»

Quatrième de couverture

Après un long séjour à l’hôpital, l’écrivain Sidney Orr est de retour chez lui. Toujours aussi amoureux de sa femme Grace, il reprend lentement goût à la vie. Mais il est accablé par l’ampleur de ses dettes et par l’angoisse de ne plus jamais retrouver l’inspiration.

Un matin, alors qu’il fait quelques pas dans son immeuble, il découvre une toute nouvelle papeterie, au charme irrésistible. Sidney entre, attiré par un étrange carnet bleu.

Le soir même, presque dans un état second, Sidney commence à écrire dans le carnet une captivante histoire qui dépasse vite ses espérances. Sans qu’il devine où elle va le conduire. Ni que le réel lui réserve les plus dangereuses surprises…

Virtuosité, puissance narrative, défi réciproque de l’improvisation et de la maîtrise, La Nuit de l’oracle précipite le lecteur au cœur des obsessions austériennes, dans un face à face entre fiction et destin. Comme si l’imaginaire d’était rien d’autre que le déroulement du temps avant le mort. Ou pire encore, son origine.

Mon avis

Un carnet bleu fabriqué au Portugal déniché dans une papeterie lors d’une promenade. Et un écrivain recommence à écrire. Les mots jaillissent comme sous la dictée et les événements s’enchaînent dans sa vie et dans son livre… La littérature et la vie se confondent et s’entremêlent. Il y a le livre et le livre dans le livre et même le livre dans le livre qu’il écrit. C’est puissant, dense et envoûtant. Un roman sur l’écriture, l’inspiration, la fiction et la réalité. Et une écriture d’une finesse et d’une précision hors du commun.Un coup de cœur et certainement un des meilleurs Paul Auster!

Extraits

▪️Tout n’est pas bon à dire…

▪️Le monde est régi par le hasard. Des événements fortuits nous guette chaque jour de nos vies.

▪️on tombe amoureux de ce que nous sommes…

▪️dès l’instant où nous passons au-delà d’un catalogue de qualités et d’apparences superficielles, les mots commencent à nous manquer, s’émietter en confusions et en métaphores brumeuses dépourvues de substance

▪️ »l’âme » est toujours communiquée à l’autre au moyen des yeux.

▪️Le mystère du désir commence lorsqu’on plonge les yeux dans les yeux de la personne aimée, car c’est là seulement que l’on peut entrevoir qui elle est.

▪️… il aperçoit un lien entre lui et le sujet du roman, comme si, d’une façon oblique et extrêmement métaphorique, le livre lui parlait, à lui, sur un ton d’intimité, de sa propre situation actuelle.

▪️… il lui est possible, lorsqu’il se perd dans les pages du roman, d’oublier qui il était.

▪️Les mots jaillissaient de moi comme si j’écrivais sous dictée, notant les phrases prononcées par une voix qui parlait dans la langue cristalline des rêves, des cauchemars et des pensées librement associées. p.110

▪️Les pensées sont réels. Les mots sont réels. Tout ce qui est humain est réel et parfois nous savons certaines choses avant qu’elles ne se produisent, même si nous n’en avons pas conscience. Nous vivons dans le présent, mais l’avenir est en nous à tout moment. Peut-être est-ce pour cela qu’on écrit… Pas pour rapporter des événements du passé, mais pour en provoquer dans l’avenir.

▪️Nous savons parfois les choses avant qu’elles ne se produisent, même si nous ne savons pas que nous savons.

▪️C’était le bonheur au-delà de toute consolation, au-delà de toute la laideur et la beauté du monde.

Note: 5/5 💙💙

Titre original: « Oracle night »

Babel, 2006, 236p.

Lionel Duroy « Échapper »

Quatrième de couverture 
Vous me demandez ce que Susanne a de plus que vous, je vais vous le dire : Susanne est en paix avec les hommes, elle ne leur veut aucun mal, elle n’ambitionne pas de me posséder et de m’asservir, elle aime au contraire me savoir libre et vivant pour que je continue d’être heureux et de lui faire l’amour. Longtemps, longtemps. Vous comprenez, ou il faut encore que je vous explique?Pour guérir d’une rupture, Augustin s’exile au bord de la mer du Nord, sur les traces d’un livre qui l’obsède. Sa rupture avec Esther, la rencontre de Suzanne, les souvenirs d’enfance qui affleurent transforment sa solitude…

Mon avis
Un écrivain part sur les traces d’un livre qu’il a beaucoup aimé, un livre dans lequel il souhaiterait habiter, qui serait un espace pour survivre, échapper à sa vie et reprendre son souffle.
« Un livre… nous avons chacun nos raisons de l’aimer ou de ne pas l’aimer » écrit l’auteur, et ce livre est de ceux qui m’ont beaucoup parlé. A la fois par la poésie des pages sur l’écriture et sur la lecture et par l’analyse subtile des relations amoureuses, le tout porté par une écriture brillante.
Et nous, lecteurs, n’avons nous pas eu envie parfois d’habiter un livre?

Citations

– Comment pourrions-nous nous aimer alors qu’hier nous ne nous connaissions pas?

– Je ne veux pas qu’on m’aide à choisir un livre. Ou alors qu’on m’aide aussi à choisir ma femme. Un livre c’est tout à fait semblable, il faut pouvoir le regarder silencieusement la première fois sans être vu, lui tourner autour, essayer de se projeter en sa présence une fois chez soi, la porte refermée. 

– j’essayais de retrouver dans les livres ce que je cherchais dans les chambres d’hôtel, un espace où survivre,où reprendre souffle.

– M’était -il déjà arrivé, une seule fois dans ma vie, de me réfugier dans un livre comme on se réfugie dans une chambre d’hôtel. 

– J’ai tellement aimé ce livre… Que j’aimerais habiter dedans, y entrer et ne plus en sortir.

– Mais c’est ce que nous faisons en écrivant, non? Transformer la réalité en une création artificielle, avec une esthétique, une poésie, une musique- à l’intérieur de laquelle nous trouvons notre place. Pourquoi écririons-nous sinon? Pourquoi écririons -nous si la vie réelle est affreusement contrariante…, vous le savez bien, elle ne serait pas supportable sans les livres, ceux que nous lisons et ceux que nous écrivons. 

– Il faut un puissant rêve au départ, pour entretenir le désir d’écrire durant des mois. 

– On peut savoir et ne pas vouloir le croire. 

– J’aurais repeint la Tour Eiffel en rose si elle me l’avait demandé.

– La vie est grande et enviable dans les livres, intéressée et impitoyable sur la Terre. 

– Je ne sais pas quelle aurait été ma vie sans les livres, …, j’y ai toujours trouvé l’espace nécessaire pour rêver et reprendre des forces. 

– Nous sommes dans un train dont nous ne connaissons pas la destination, …, et il  faudrait accepter de bavarder gaiement et de chanter. Je n’y arrive pas. 

– J’écris pour rouspéter.

– Combien le désir de l’autre nous donne le sentiment d’être précieux. 

– Parfois on se regarde faire une chose et on ne saurait même pas dire pourquoi on l’a fait. 

– Mais vous écrivez quoi ? – … Tout ce qui s’égrène sous mes yeux, j’essaye de tout noter, de tout garder – la pluie, le vent la digue, les maisons, les gens… Cela paraît insignifiant mais insensiblement les mots construisent un objet, comme les mailles font un tricot ou les briques une maison, petit à petit la chose prend forme et elle témoignera d’un momenti de nos vies, de la mienne en tout cas.

– Si nous nous réfugions dans les livres avec tant de hâte et de soulagement, c’est que la vie y est épurées de tout ce qui fait de nous des êtres plutôt pitoyables, intéressés et calculateurs, profondément égoïstes, très rarement courageux, globalement dénués de grandeur et la plupart du temps avançant à tâtons comme des chiens perdus.

– Un livre… nous avons chacun nos raisons de l’aimer ou de ne pas l’aimer.

– Le livre ou la toile cristallisent les émotions qui sommeillaient en nous et parfois il nous faut plusieurs jours pour parvenir à les formuler.

– Tout bonheur est une innocence. Marguerite Yourcenar 

-C’est irrationnel l’émotion que l’on peut éprouver pour un visage.

-Chacun est touché différemment selon son histoire, chacun a sa petite horlogerie qui s’est construite dans l’enfance. Tout cela est très subtil, très sensible, difficilement transmissible. 

– J’aime tellement ta façon de m’aimer.

– Vous aimez la photo ?- Oui, pour tout ce qu’elle révèle, ou plutôt trahit.

– Ce qui est entré dans le cadre en dépit de nous et nous raconte une chose qui nous avait échappé.
– je n’ai jamais fait qu’écrire ce qui nous traverse, qu’essayer de dire ce dont nous sommes fait.

– Parfois une photo arrive à saisir ce que nous ne saurions formuler. 

Note: 4,25/5

J’ai lu, 2016,291p.