Italo Svevo « Sur Joyce » [Extraits]

▪️Un homme de génie ne commet pas d’erreurs. Ses erreurs sont volontaires et sont les portails de la découverte. James Joyce « Ulysse » p.17

▪️Ces nouvelles ( de Joyce) sont autre chose que celles de Maupassant, qui savent contenir un destin dans une coquille de noix. Ici, n’entre que la part de destin qu’il s’agit de comprendre. p.23

▪️Dès qu’un artiste se souvient, il crée. Mais sa propre personne, qui reste toutefois le pivot de la création, est une partie très importante et proche du monde, qu’aucune virtuosité n’arrive à fausser. Je dirais que dans l’inspiration, elle se déforme en devenant plus entière. p.25

▪️De même que nous… tissons et détissons au cours des jours la trame de nos corps, dont les molécules font ainsi la navette, de même l’artiste tisse et détisse son image. James Joyce « Ulysse » p.25-26

▪️Sa vie semblait s’être ouverte sur l’éternité. Chacune de ses pensées, chacun de ses instants de conscience pouvaient sembler se refléter radieusement dans le ciel. Et lorsque son âme s’enrichit ainsi de sagesse spirituelle, il perçut le monde entier comme l’immense miroir du pouvoir et de l’amour divins. p.30

▪️Il est vrai que tout lecteur un peu lettré fait de chaque roman son propre roman. p.62-63

▪️Pour Joyce, Ulysse n’existe plus. Il a conscience d’avoir déployé tout son savoir-faire dans ce texte, et il pense qu’ « Ulysse » doit désormais se débrouiller seul dans le vaste monde qui lui a été si largement ouvert. S’il venait à se manifester aux bons souvenirs de son auteur, c’était pour qu’il le chasse aussitôt de son esprit dorénavant tourné vers de toutes autres choses. p. 63

▪️Notre destin consiste peut-être à ne pas savoir suffisamment jouer avec nos mots, qui sont nos maîtres plus que nos obligés. p.64

▪️Victor Hugo disait que, pour avoir un grand poète, il fallait un grand public. p.67

▪️Proust est l’artiste de la grande prose narrative. Sa phrase crée à force d’exhaustivité ; elle se développe, énorme, dans ses incises, dont chacune est une surprise, une découverte. Il n’en a jamais assez, et il raconte, raconte, poussé par le besoin nostalgique de rechercher le temps qui n’est plus. Sur sa toile, il ajoute trait après trait, couleur après couleur, pour adhérer à la réalité. La tonalité parfaite du tableau provient de la vision parfaite de la réalité. p.69

▪️La réalité peut parfois devenir satire par sa seule précision. p.69

▪️Je ne suis pas un critique. p.78

ITALO SVEVO « Sur Joyce » Éditions Allia, 2014, 80p.

Titre original: « Conferenza su James Joyce »

Conférence du 8 mars 1927, à Milan au Convegno.

Cristina Comencini « Être en vie »

Quatrième de couverture

« Qu’est-ce que ça veut dire être en vie ?

– Pour moi, c’est comme une chanson, vous la savez par coeur, elle vous semble stupide, toujours la même, tout le monde la connaît, mais quand il vous arrive de la chanter à nouveau, elle vous donne le frisson… »

Caterina vit à Rome, a un travail qu’elle aime, un mari et deux enfants. Un destin inespéré pour la petite orpheline de Campanie.

Quand les corps sans vie de sa mère adoptive et de son compagnon, Sebastiano, sont retrouvés dans une chambre d’hôtel à Athènes, Caterina décide de s’y rendre, seule. À son arrivée, elle est rejointe par le fils de Sebastiano. Ils ont le même âge, sont liés par la même douleur. Pourtant, tout en lui l’irrite, la dérange, et l’attire.

Au cours de ces quelques jours intenses, ils vont revisiter leur enfance et faire ressurgir un passé au goût d’interdit et de liberté. Et se sentir, enfin, vivants.

Mon avis

Une femme, Caterina, au passé divisé en deux, deux vies différentes, se rend en Grèce pour rapatrier le corps de sa mère adoptive, décédée avec son compagnon dans une chambre d’hôtel à Athènes. Sur place, elle passe quelques jours en attente de l’autopsie et reparcourt les souvenirs de son enfance. Elle est rejointe par le fils du compagnon. Entre eux, s’instaure une relation sur le fil. Blessés tout deux par leur enfance, liés dans la douleur, ils découvriront la liberté et le frisson d’être vivants.

Un livre intime et introspectif, sur les drames de l’enfance, le poids du passé et la difficulté d’être en vie. Une lecture splendide, une écriture toute en émotion! Un énorme coup de cœur!

Extraits

▪️«As-tu déjà vu plus belle catastrophe? As-tu déjà vu ça? » Zorba le Grec

▪️Et Sebastiano a murmuré :

– « Qu’est-ce que ça veut dire d’être en vie? »

Yorgos l’a regardé en silence, puis lui a dit:

– « Pour moi, c’est comme une chanson, vous la savez par cœur, elle vous semble stupide, toujours la même, tout le monde la connaît, mais quand il vous arrive de la chanter à nouveau, elle vous donne le frisson… »

▪️… J’ai compris beaucoup de choses, entre autres sur nous

– À savoir? m’a-t-il demandé soupçonneux.

– Qu’on vit ensemble pour entrer dans la vie de l’autre, dans ses désirs, dans son histoire, puis qu’on essaie de les effacer.

▪️Je ne raconterai pas ce qui s’est passé entre nous cette nuit-là.Que nous ayons dansé, fait l’amour, parlé ou que nous soyons seulement restés enlacés en silence devant toutes les merveilles qui nous avaient été rendues, c’est notre secret. La déesse aux doigts de rose ne nous a pas trouvés endormis, nous l’attendions. (Excipit)

Note: 5/5 💙💙💙

Titre original: « Essere Vivi »

Traducteur: Dominique Vittoz

Prix: Premio Cesare Pavese 2016

Stock, La Cosmopolite, 2018,

«Che significa essere vivi?»

Yorgos l’ha guardato e dopo un silenzio ha detto: «Per me è come una canzone, la conosci a memoria, ti sembra stupida, sempre la stessa, la sanno tutti, ma quando la canti di nuovo tu, ti fa venire i brividi…»

Cesare Pavese « La plage »

Quatrième de couverture

« Clelia avait une façon extatique de jouir du soleil, étendue sur les rochers, de se fondre avec ceux-ci et de s’aplatir contre le ciel, répondant à peine d’un chuchotement, d’un soupir ou d’un geste brusque du genou ou du coude aux brèves paroles de la personnes qui était à côté d’elle. Je m’aperçus bientôt que, lorsqu’elle était étendue ainsi, Clélia n’écoutait vraiment rien. Doro, qui le savait, ne lui parlait jamais. »

Mon avis

L’Italie, un été, la plage, le sable, la mer. Un couple invite  un ami du mari à séjourner avec eux à la mer. Des conversations, de petites intrigues, rien que de très banal, mais l’ami n’est-il pas un peu amoureux de la femme?

Publié en 1942, ce roman fut un peu maltraité par Pavese lui-même qui en dit: « La Plage, en revanche, mon petit roman ni brutal, ni prolétaire, ni américain- sud par chance bien peu ont lu- n’est pas un éclat du monolithe. Il représente une distraction, humaine ma foi, et en somme, s’il en valait la peine, je m’en repentirais. C’est ce qu’on appelle une pure recherche de style. »

Quelques incohérences dans la traduction: dont  » deux noires bouteilles sous le bras »??? Et la traduction de « si ha troppa confidenza » par « on a trop confiance ». Dommage pour une collection dédiée a l’apprentissage de la langue.

Citations

– Un parfum de plantes aromatiques et fleuries se mêlait à la brise du large, et qu’enfin on se penchait, on entrevoyait en bas, rapetissées, les rangées de lumières de la côte.

– Pour supporter les souvenirs d’enfance d’un autre, il faut être amoureux.

– l’ennui d’un roman,… la faute en était à celui qui lit. (?!?)

– Rien n’est plus inhabitable sûun lieu où l’on a été heureux.

Note: 4/5

Titre original: « La spiaggia »

Folio, 2001, 239p.

Un jour, une citation: Elena Ferrante

L’écriture ne doit jamais perdre de vue son but ultime qui est de capturer la vérité […]. Si, le ton sonne faux dans quelques passages — trop étudié, trop simple, trop écrit, trop contrôlé — je m’arrête et j’essaye de trouver où cela a commencé. Si je n’y arrive pas, je jette tout. Elena Ferrante dans une interview par e-mail ( cité dans un article web du nouvel obs de Nolwenn Le Blevennec et Audrey Cerdan intitulé « 3 jours à Naples sur les traces de Elena Ferrante »)