ANNE SERRE « Au cœur d’un été tout en or » [extraits]

▪️Je sais bien qu’on ignore tout de ses proches. Ou du moins, d’une grande part de ses proches qui peut vous rester dissimulée à la vie et qu’on découvre parfois soudain après leur mort dans les notes d’un agenda, un journal intime ou des lettres… p.14

▪️J’ai connu d’autres cas où deux existences ne purent jamais se mêler. Deux êtres avaient tout pour s’entendre, pour se comprendre, pour s’apporter l’un à l’autre ce qui manquait à l’un et à l’autre, or leurs trajectoires bifurquaient inexorablement et cependant toujours en s’effleurant, comme si, au fond, l’un n’était rien d’autre que le reflet de l’autre. p.20

▪️C’est ainsi que des êtres qui sont faits l’un pour l’autre, et peut-être trop précisément l’un pour l’autre, en sorte que leur ajustement les confondrait, peuvent ne jamais se croiser, même dans un périmètre grand comme un mouchoir de poche. p.22

▪️Car un bon écrivain à ceci de particulier, c’est même l’une de ses caractéristiques, qu’il ne commence jamais un roman de la même manière. p.28

▪️Tous mes souvenirs sont encombrés, recouverts ou remplis de mes lectures, aussi en suis-je arrivée à ne plus m’y fier tout en les chérissant puisque ce sont tout de même mes souvenirs. p.33

▪️Ça doit être gai, les romans italiens, comme les films italiens. J’imagine qu’il y a plein de détails dans les romans italiens, non? Moi j’aime bien quand un livre m’emmène complètement quelque part. Ça m’est arrivé avec celui de Gitta Gritti que vous m’avez passé l’autre fois. J’ai raté ma station de métro parce qu’elle était en train de raconter quelque chose dans un champ vert en plein été. Au bout il y avait ce village, et puis il y avait ce garçon qui me plaisait tellement, à l’ancienne, vraiment à l’ancienne, ça n’existe plus des gens comme ce garçon, avec des sentiments extraordinaires. p.48

▪️Les histoires doivent se mélanger, non? Ce n’est pas grave? Mais si, quand même! Si on vous interroge sur un livre, c’est quand même mieux que vous ne le mélangiez pas avec un autre ou alors on va penser que vous avez l’esprit confus. Et puis un livre, ça raconte une histoire et pas une autre. Moi, si j’en écrivais, comme vous, je n’aimerais pas du tout qu’on les confonde avec d’autres. p.48

▪️Dans les nouvelles, les romans, il y a souvent des chutes en forme d’explication qui permettent d’avaler une histoire et de bien la digérer. Dans la vie, parfois, il n’y en a pas. p.74

▪️… j’ai toujours ressenti les ruptures comme venant du ciel, comme décidées par le destin qui travaille avec acharnement à la tapisserie de votre vie. Et jusqu’ici, rien n’a démenti cette impression. p.74

▪️C’est ainsi que nous nous croisons sur terre, parfois avec cette impression de nous être déjà rencontrés — ce qui d’ailleurs suscite bien souvent des amitiés et des amours, surtout des amours — alors qu’il n’en est rien. Ou bien c’est que nous nous sommes rencontrés dans des sortes de plis du temps, comme si le temps pareil a une immense couverture recouvrant un gigantesque lit formait ici ou là des poches, des coudes, des tunnels obscurs où résident et subsistent mille de nos petites expériences et tous leurs objets. p.78

▪️Notre amitié s’était défaite comme se défont souvent les amitiés, sans cause précise, parce que nos chemins bifurquaient. p.79

▪️… mais un écrivain doit savoir exactement pourquoi il met le passé composé à tel endroit et le passé simple à tel autre […] peu importe si ce n’est pas conforme à l’usage […] mais aux yeux de l’auteur, cela doit avoir un sens, et même s’il ne peut vraiment l’expliquer, son intuition doit lui dir fermement que c’est le bon temps, que c’est celui-ci qui va et pas un autre. p.101

▪️… je me dis qu’au fond c’était ainsi que je devais écrire. Comme si je n’étais pas écrivain. Comme s’il n’y avait aucun enjeu professionnel dans le fait d’écrire et qu’il s’agissait seulement d’un jeu, d’une expérience amusante. p.131

Prix Goncourt de la nouvelle 2020

Anne Serre « Au cœur d’un été tout en or », Mercure de France , 2020, 144 p.

Jim « L’amour (en plus compliqué) »

Quatrième de couverture

C’est l’histoire d’une rencontre, c’est la magie des premiers jours. C’est une histoire d’amour qui nous réveille en pleine nuit, et un chagrin qui serre le coeur. C’est un mariage, c’est une claque, c’est une maman qui ne voit pas assez souvent ses enfants, c’est une histoire de textos vides… C’est l’histoire d’un couple d’amis qui se sépare d’un couple d’amis, c’est percuter la voiture d’une fille bien trop jolie, c’est un rouge à lèvres coco, c’est avoir cinq ans et s’endormir à la table des grands, et se sentir soulevé, se sentir emporté dans les bras de son père jusqu’à son lit…

Jim (Une nuit à Rome, De beaux moments…) nous dévoile près de 50 histoires inédites, des instantanés de vie attrapés au vol. Des nouvelles à la fois drôles, surprenantes, légères et intimes.

Quelque chose comme la vie. Quelque chose comme l’amour. En plus compliqué…

Mon avis

Des nouvelles sur l’amour dans tous ses états, et sous toutes ses formes. Des instants de vie, d’amour, d’amitié… Instantanés où tout peut basculer… Des histoires tendres, mélancoliques, parfois ironiques …

Une lecture agréable, et pas aussi légère qu’elle n’en a l’air. Un coup de cœur, sans aucun doute!

Extraits

▪️ Elle était chercheuse en amour comme d’autres cherchent de l’or, et toute sa vie elle s’escrime à chercher l’Eldorado.

▪️Ils aimaient les dimanches de lecture, sans rien faire d’autre que #lire, et le silence qui va avec, et le bruissement des pages qui se tournent.

▪️Je t’aime un petit peu. Et aimer un petit peu, ce n’est pas vraiment aimer, tu es bien d’accord avec moi? Il faut aimer beaucoup, il faut aimer en grand…

▪️Je comprends tout maintenant, tout est clair, je comprends que celui qui rate sa vie en voulant aimer passionnément ne la rate jamais autant que celui qui ne court pas le risque de la rater, celui qui n’ose rien et n’aime pas assez, et que s’il existe une seule personne sur terre avec des bras pile à notre taille dans lesquels on pourra se blottir et s’enrouler et être bien, ça vaut le coup de le chercher partout, en France, en Angleterre, au Sri Lanka, et qu’il faut chercher tout de suite…

▪️… il faut prendre les choses frontalement, se les prendre en pleine gueule, il faut déballer tout ce qu’on a sur le cœur à l’instant où on l’a sur le cœur, à l’instant où ça déborde, et ne jamais mètre de couvercle, car on en crève de se taire…

▪️L’amour est un affrontement. Chaque combattant est libre de choisir ses armes.

▪️Les histoires d’amour commencent bien, en général.

▪️Les amis, c’est comme ça de toute façon. On aimerait bien, mais on ne les voit jamais. Les copains, on ne les voit pas beaucoup plus, mais ils ne sont jamais très loin. Parfois, tu aimerais que tes amis soient un peu plus des copains. Et que tes copains se comportent un peu plus en amis.

▪️Nous sommes des souvenirs parfaits, et je sais qu’aucune lame n’est plus coupante que celle des souvenirs parfaits.

▪️Tous les matins avant de se réveiller complètement, on vit tous dans la carte mémoire d’un appareil photo.

▪️De quoi on a envie, tous, au fond? Vivre une vraie histoire d’amour. Personne ne veut un truc triste, mou, sans passion…

▪️Les deux minutes qui suivent l’instant où tu quittes une pièce, il dit, ces deux minutes-là sont celles qu’on ne devrait jamais louper. Soit personne ne parle de toi et c’est le pire qui puisse t’arriver, soit tu en apprends plus sur toi et sur les autres qu’en dix dossiers partagés. Tu sais en deux minutes qui te tire dans les pattes, et qui t’apprécie.

Note: 5/5 💙

Grand Angle, 2018, 288p.

Les histoires d’amour commencent bien, en général.