Madame de Sévigné (extraits)

Vous me permettez de souhaiter la paix, car je trouve avec votre permission, qu’une heure de conversation vaut mieux que cinquante lettres. Madame de Sévigné « Lettre à Pierre Lenet » du 25 mars 1649 (Pléiade, tome 1, lettre 11, p.12)

Mais il y a toute une différence, et j’ai seulement peine à comprendre que, quand on aime une personne et qu’on la regrette, il faille, à cause de cela, lui faire froid au dernier point, les dernières fois que l’on la voit. Madame de Sévigné « Lettre à Ménage » juin-juillet 1652 (Pléiade, tome  1, lettre18, p.17)

Chacun aime à sa mode. Pour moi, je fais profession d’être brave, aussi bien que vous: voilà les sentiments dont je veux faire parade. Il se trouverait peut-être quelques dames qui trouveraient ceci un peu romain. Madame de Sévigné « Lettre à Bussy-Rabutin » du 26 juin 1655 (Pléiade, tome 1, lettre 31, p.29)

… c’est qu’il ne faut jamais condamner personne sans l’entendre. Voilà ce que j’avois à vous dire pour ma justification. Quelque autre peut-être auroit pu réduire les mêmes choses en moins de paroles ; mais il faut que vous supportiez mes défauts : chacun a son style ; le mien, comme vous voyez, n’est pas laconique. Je ne crois pas avoir jamais rien lu de plus agréable que la relation que vous me faites de votre adieu à votre maîtresse. Ce que vous dites que l’amour est un vrai recommenceur est tellement joli, et tellement vrai, que je suis étonnée que l’ayant pensé mille fois, je n’aie jamais eu l’esprit de le dire. Madame de Sévigné « Lettre à Bussy-Rabutin » du 19 juillet 1655 (Pléiade, tome 1, lettre 34, p.31-32)

J’irai vous en rendre compte, Monsieur, et vous assurer qu’il y a des sortes d’amitiés que l’absence et le temps ne finissent jamais. Madame de Sévigné « Lettre à Ménage » du 12 janvier 1659 (Pléiade, tome 1, lettre 49, p. 48)

Croyez-vous que je ne trouve point de consolation en vous écrivant? Je vous assure que j’y en trouve beaucoup, et que je n’ai pas moins de plaisir à vous entretenir que vous en avez à lire mes lettres. Tous les sentiments que vous avez sur ce que je vous mande sont bien naturels ; celui de l’espérance est commun à tout le monde, sans que l’on puisse dire pourquoi ; mais enfin cela soutient le cœur. Madame de Sévigné « Lettre à Pomponne » du 24 novembre 1664. (Pléiade, tome 1, lettre 62, p.61)

Il faut que je vous conte une petite historiette, qui est très-vraie, et qui vous divertira. Le Roi se mêle depuis peu de faire des vers; MM. de Saint-Aignan et Dangeau lui apprennent comme il s’y faut prendre. Il fit l’autre jour un petit madrigal, que lui-même ne trouva pas trop joli. Un matin il dit au maréchal de Gramont: «Monsieur le maréchal, je vous prie, lisez ce petit madrigal, et voyez si vous en avez jamais vu un si impertinent. Parce qu’on sait que-depuis peu j’aime les vers, on m’en apporte de toutes les façons.» Le maréchal, après avoir lu, dit au Roi; «Sire, Votre Majesté juge divinement bien de toutes choses: il est vrai que voilà le plus sot et le plus ridicule madrigal que j’aie jamais lu.» Le Roi se mit à rire, et lui dit: « N’est-il pas vrai que celui qui l’a fait est bien fat? — Sire, il n’y a pas moyen de lui donner un autre nom. — Oh bien! dit le Roi, je suis ravi que vous m’en ayez parlé si bonnement; c’est moi qui l’ai fait. — Ah ! Sire, quelle trahison! Que Votre Majesté me le rende; je l’ai lu brusquement. — Non, Monsieur le maréchal :les premiers sentiments sont toujours les plus naturels.» Le Roi a fort ri de cette folie, et tout le monde trouve que voilà la plus cruelle petite chose que l’on puisse faire à un vieux courtisan. Pour moi, qui aime toujours à faire des réflexions, je voudrois que le Roi en fît là-dessus, et qu’il jugeât par là combien il est loin de connaître jamais la vérité. Madame de Sévigné « Lettre à Pomponne » du 1er décembre 1664 (Pléiade, tome 1, lettre 64, p.67)

C’est une chose bien étrange que la tendresse que j’ai pour vous; je ne sais si contre mon dessein j’en témoigne beaucoup, mais je sais bien que j’en cache encore davantage. Madame de Sévigné « Lettre à Madame de Grignan » du 1er juin 1669 (Pléiade, tome 1, lettre 95, p.112)

À monsieur de Coulanges,

Je m’en vais vous mander la chose la plus étonnante, la plus surprenante, la plus merveilleuse, la plus miraculeuse, la plus triomphante, la plus étourdissante, la plus inouïe, la plus singulière, la plus extraordinaire, la plus incroyable, la plus imprévue, la plus grande, la plus petite, la plus rare, la plus commune, la plus éclatante, la plus secrète jusqu’à aujourd’hui, la plus brillante, la plus digne d’envie; enfin une chose dont on ne trouve qu’un exemple dans les siècles passés: encore cet exemple n’est-il pas juste; une chose que nous ne saurions croire à Paris, comment la pourrait-on croire à Lyon? Une chose qui fait crier miséricorde à tout le monde; une chose qui comble de joie madame de Rohan et madame d’Hauterive; une chose enfin qui se fera dimanche, où ceux qui la verront croiront avoir la berlue; une chose qui se fera dimanche, et qui ne sera peut-être pas faite lundi. Je ne puis me résoudre à la dire, devinez-la, je vous le donne en trois; jetez-vous votre langue aux chiens? Hé bien! Il faut donc vous la dire: M. de Lauzun épouse dimanche au Louvre, devinez qui? Je vous le donne en quatre, je vous le donne en dix, je vous le donne en cent. Madame de Coulanges dit: Voilà qui est bien difficile à deviner! C’est madame de la Vallière. Point du tout, madame. C’est donc mademoiselle de Retz? Point du tout ; vous êtes bien provinciale. Ah! Vraiment, nous sommes bien bêtes, dites-vous: c’est mademoiselle Colbert. Encore moins. C’est assurément mademoiselle de Créqui. Vous n’y êtes pas. Il faut donc à la fin vous le dire: il épouse, dimanche, au Louvre, avec la permission du roi, mademoiselle, mademoiselle de mademoiselle, devinez le nom; il épouse Mademoiselle, ma foi! Par ma foi! Ma foi jurée! Mademoiselle, la grande Mademoiselle, Mademoiselle, fille de feu Monsieur, Mademoiselle, petite-fille de Henri IV, mademoiselle d’Eu, mademoiselle de Dombes, mademoiselle de Montpensier, mademoiselle d’Orléans, Mademoiselle, cousine germaine du roi ; Mademoiselle, destinée au trône; Mademoiselle, le seul parti de France qui fût digne de Monsieur. Voilà un beau sujet de discourir. Si vous criez, si vous êtes hors de vous-mêmes, si vous dites que nous avons menti, que cela est faux, qu’on se moque de vous, que voilà une belle raillerie, que cela est bien fade à imaginer; si enfin vous nous dites des injures, nous trouverons que vous avez raison; nous en avons fait autant que vous. Adieu; les lettres qui seront portées par cet ordinaire vous feront voir si nous disons vrai ou non. Madame de Sévigné « Lettre à Coulanges » du 15 décembre 1670 (Pléiade, tome 1, lettre 121, p.139-140)

Vous savez que nous avons réglé que l’on hait autant les détails des personnes qui sont indifférentes, qu’on les aime de celles qui ne le sont pas ; c’est à vous à deviner de quel nombre vous êtes auprès de moi. Madame de Sévigné « Lettre à Madame de Grignan » du 27 février 1671 (Pléiade, tome 1, lettre 140, p.173)

Me voici à la joie de mon cœur, toute seule dans ma chambre à vous écrire paisiblement ; rien ne m’est si agréable que cet état. J’ai dîné aujourd’hui chez madame de Lavardin, après avoir été en Bourdaloue, où étaient les mères de l’Église; c’est ainsi que j’appelle les princesses de Conti et de Longueville. Tout ce qui était au monde était à ce sermon, et ce sermon était digne de tout ce qui l’écoutait. J’ai songé vingt fois à vous, et vous ai souhaitée autant de fois auprès de moi; vous auriez été ravie de l’entendre, et moi encore plus ravie de vous le voir entendre. Madame de Sévigné « Lettre à Madame de Grignan » du 13 mars 1671 (Pléiade, tome 1, lettre 144, p.183)

… car en vérité j’aime à vous écrire. C’est une chose plaisante à observer que le plaisir qu’on prend à parler, quoique de loin, à une personne que l’on aime, et l’étrange pesanteur qu’on trouve à écrire aux autres. Je me trouve heureuse d’avoir commencé ma journée par vous. Madame de Sévigné « Lettre à Madame de Grignan » du 15 mars 1671 (Pléiade, tome 1, lettre 145, p.185)

Lire vos lettres et vous écrire font la première affaire de ma vie. Tout fait place à ce commerce; aussi les autres me paraissent plaisants. Aimer comme je vous aime fait trouver frivole toutes les autres amitiés. Pour vous écrire,soyez assurée que je n’y manque point deux fois la semaine. Si l.on pouvait doubler, j’y serais tout aussi ponctuelle, mais ponctuelle par le plaisir que j’y prends, et non point pour l’avoir promis. Madame de Sévigné « Lettre à Madame de Grignan » du 18 mars 1671 (Pléiade, tome 1, lettre146, p. 189)

Et moi, ma chère enfant, que pensezvous que je fasse? Vous aimer, penser à vous, m’ attendrir à tout moment plus que je ne voudrais, m’occuper de vos affaires, m’inquiéter de ce que vous pensez, sentir vos ennuis et vos peines, les vouloir souffrir pour vous, s’il était possible; écumer votre cœur comme j’écumais votre chambre des fâcheux dont je la voyais remplie; en un mot, comprendre vivement ce que c’est d’aimer quelqu’un plus que soi-même, voilà comme je suis: c’est une chose qu’on dit souvent en l’air; on abuse de cette expression; moi, je la répète, et sans la profaner jamais, je la sens tout entière en moi, et cela est vrai. Madame de Sévigné «Lettre à Madame de Grignan » du 1er avril 1671 (Pléiade, tome 1, lettre 150, p.207)

Je n’ai jamais rien vu de si aisé à trouver que la tendresse que j’ai pour vous : mille choses, mille pensées, mille souvenirs, me traversent le cœur; mais c’est toujours de la manière que vous pouvez le souhaiter: ma mémoire ne me représente rien que de doux et d’aimable; j’espère que la vôtre fait de même. Madame de Sévigné « Lettre à Madame de Grignan » du 15 avril 1671 (Pléiade, tome 1, lettre 156, p.221-222)

.. regrettons un temps où je vous voyais tous les jours, vous qui êtes le charme de ma vie et de mes yeux ; où je vous entendais, vous dont l’esprit touche mon goût plus que tout ce qui m’a jamais plu… Il faut pourtant que je vous dise encore que je regarde le temps où je vous verrai comme le seul que je désire à présent et qui peut m’être agréable dans la vie. Madame de Sévigné « Lettre à Madame de Grignan « du 6 mai 1671 (Pléiade, tome 1, Lettre 162, p.243)

Enfin, ma fille, me voilà prête à monter dans ma caléche ; voilà qui est fait, je vous dis adieu : jamais je ne vous dirai cette parole sans une douleur sensible. Ce départ me fait souvenir du vôtre. C’est une pensée que je ne soutiens point toute entière que l’air de la veille et du jour que je vous quittai. Ce que je souffrais est une chose à part dans ma vie, qui ne reçoit nulle comparaison. Ce qui s’appelle déchirer, couper, déplacer, arracher le cœur d’une pauvre créature, c’est ce qu’on me fit ce jour-là; je vous le dis sans exagération. Je n’ose penser que légèrement à cet endroit et à toutes ces suites; je n’ai pas la force de l’approfondir. Mais revenons. Madame de Sévigné « Lettre à Madame de Grignan » du 17-18 mai 1671 (Pléiade, tome 1, lettre 167, p.255)

Enfin, ma fille, me voici dans ces pauvres Rochers. Quel moyen de revoir ces allées, ces devises, ce petit cabinet, ces livres, cette chambre, sans mourir de tristesse? Il y a des souvenirs agréables, mais il y en a de si vifs et de si tendres, qu’on a peine à les supporter; ceux que j’ai de vous sont de ce nombre. Ne comprenez- vous point bien l’effet que cela peut faire dans un cœur comme le mien? … … c’est une chose étrange que les grands voyages: si l’on était toujours dans le sentiment qu’on a quand on arrive, on ne sortirait jamais du lieu où l’on est; mais la Providence fait qu’on oublie; c’est la même qui sert aux femmes qui sont accouchées: Dieu permet cet oubli, afin que le monde ne finisse pas, et que l’on fasse des voyages en Provence. Madame de Sévigné « Lettre à Madame de Grignan » du 31 mai 1671 (Pléiade, tome 1, lettre 170, p.261-262)

Que vous dirai-je encore, m’a très chère? Il y a peu de choses dont on puisse parler à cœur ouvert de trois cents lieues. Une conversation: dans le mail me serait bien nécessaire; c’est un lieu admirable pour discourir, quand on a le cœur comme je l’ai. Je ne veux point vous parler de la tendresse vive et naturelle que j’ai pour vous; ce chapitre serait ennuyeux.Adieu donc, ma très aimable enfant. Madame de Sévigné « Lettre à Madame de Grignan « du 24 juin 1671 (Pléiade, tome 1, Lettre 176, p. 279)

Je fis l’autre jour une maxime tout de suite sans y penser, et je la trouvai si bonne, que je crus l’avoir retenue par cœur de celles de M. de la Rochefoucauld : je vous prie de me le dire ; en ce cas, il faudraitlouer ma mémoire plusque mon jugement. Je disais, comme si je n’eusse rien dit, que V ingratitude attire les reproches, comme la reconnaissance attire de nouveaux bienfaits. Ditesmoi donc ce que c’est que cela ? l’ai-je lu ? l’ai-je rêvé ? l’ai-je imaginé ? Rien n’est plus vrai que la chose, et rien n’est plus vrai aussi que je ne sais où je l’ai prise, et que je l’ai trouvée toute rangée dans ma tête, et au bout de ma langue. Madame de Sévigné «Lettre à Madame de Grignan» du 28 juin 1671 (Pléiade, tome 1, Lettre 177, p.283-284)

… il n’y a pas un mot dans vos lettres qui ne me soit cher : je n’ose les lire, de peur de les avoir lues ; et si je n’avais la consolation de les recommencer plusieurs fois, je les ferais durer plus longtemps ; mais, d’un autre côté, l’impatience me les fait dévorer. Madame de Sévigné « Lettre à Madame de Grignan » du 5 juillet 1671 (Pléiade, tome 1, Lettre 179, p.287)

Si je vous écrivais toutes mes rêveries sur votre sujet, je vous écrirais toujours les plus grandes lettres du monde ; mais cela n’est pas bien aisé: ainsi je me contente de ce qui peut s’écrire, et je rêve tout ce qui peut se rêver: j’en ai le temps et le lieu. Madame de Sévigné «Lettre à Madame de Grignan» du 15 juillet 1671 (Pléiade, tome 1, lettre 182, p.295)

Quand je relis mes lettres, je suis toujours tentée de les brûler en voyant les bagatelles que je mande. Mais dites, ne vous fatiguent-elles point? car je pourrais fort bien les retrancher, sans vous aimer moins pour cela. Madame de Sévigné « Lettre à Madame de Grignan » du 6 septembre 1671 (Pléiade, tome 1, lettre 198, p. 340)

Nous sentons plus que jamais la mémoire est dans le cœur, car, quand elle ne nous vient point de cet endroit, nous n’en avons pas plus que des lièvres. Madame de Sévigné «Lettre à Madame de Grignan» du 9 septembre 1671 (Pléiade, tome 1, lettre 199, p.340)

J’admire quelquefois les riens que ma plume veut dire; je ne la contrains point: je suis bien heureuse que de tels fagotages vous plaisent; il y a des gens qui ne s’en accommoderaient pas. Mais je vous prie, au moins de ne pas les regretter, quand je serai avec vous. Me voilà jalouse de mes lettres. Madame de Sévigné « Lettre à Madame de Grignan » du 4 mars 1672 (Pléiade, tome 1, lettre 251, p.449)

Vous me demandez les symptômes de cet amour: c’est premièrement une négative vive et prévenante; c’est un air outré d’indifférence qui prouve le contraire; c’est le témoignage des gens qui voient de près, soutenu de la voix publique ; c’est une suspension de tout ce mouvement de la machine ronde; c’est un relâchement de tous les soins ordinaires, pour vaquer à un seul; c’est une satire perpétuelle contre les vieilles gens amoureux; vraiment il faudrait être bien fou, bien insensé: quoi, une jeune femme! voilà une bonne pratique pour moi; cela me conviendrait fort; j’aimerais mieux m’être rompu les deux bras. Et à cela on répond intérieurement: Et oui, tout cela est vrai; mais vous ne laissez pas d’être amoureux: vous dites vos réflexions; elles sont justes, elles sont vraies, elles font votre tourment; mais vous ne laissez pas d’être amoureux: vous êtes tout plein de raison, mais l’amour est plus fort que toutes les raisons : vous êtes malade, vous pleurez, vous enragez, et vous êtes amoureux. Madame de Sévigné « Lettre à Madame de Grignan » du 9 mars 1672 (Pléiade, tome 1, lettre 252, p. 451)

Mais, hélas! quand nous songeons qu’on nous a enlevé notre chère enfant, rien n’est capable de nous consoler: pour moi, je serais très fâchée d’être consolée; je ne me pique ni de fermeté, ni de philosophie; mon cœur me mène et me conduit. On disait l’autre jour je ne sais si je vous l’ai mandé, que la vraie mesure du mérite du cœur, c’était la capacité d’aimer. Je me trouvai d’une grande élévation par cette règle; elle me donnerait trop de vanité, si je n’avais mille autres sujets de me remettre à ma place. Madame de Sévigné « Lettre à Madame de Grignan » du 9 mars 1672 (Pléiade, tome 1, lettre 252, p. 453)

Vous me demandez, ma chère enfant, si j’aime toujours bien la vie: je vous avoue que j’y trouve des chagrins cuisant ; mais je suis encore plus dégoûtée de la mort: je me trouve si malheureuse d’avoir à finir tout ceci par elle, que, si je pouvais retourner en arrière, je ne demanderais pas mieux. Je me trouve dans un engagement qui m’embarrasse: je suis embarquée dans la vie sans mon consentement; il faut que j’en sorte, cela m’assomme; et comment en sortirai-je? par où? par quelle porte? quand sera-ce? en quelle disposition? Souffrirai-je mille et mille douleurs, qui me feront mourir désespérée? aurai-je un transport au cerveau? mourrai-je d’un accident? comment serai-je avec Dieu? qu’aurai-je à lui présenter? la crainte, la nécessité feront-elles mon retour vers lui? n’aurai-je aucun autre sentiment que celui de la peur? que puis-je espérer? suis-je digne du paradis? suis-je digne de l’enfer? Quelle alternative! quel embarras! Rien n’est si fou que de mettre son salut dans l’incertitude; mais rien n’est si naturel, et la sotte vie que je mène est la chose du monde la plus aisée à comprendre: je m’abîme dans ces pensées, et je trouve la mort si terrible, que je hais plus la vie parce qu’elle m’y mène, que par les épines dont elle est semée. Vous me direz que je veux donc vivre éternellement; point du tout: mais si on m’avait demandé mon avis, j’aurais bien aimé à mourir entre les bras de ma nourrice; cela m’aurait ôté bien des ennuis, et m’aurait donné le ciel bien sûrement et bien aisément: mais parlons d’autre chose. Madame de Sévigné « Lettre à Madame de Grignan » du 16 mars 1672 (Pléiade, tome 1, lettre 254, p.458-459)

… je m’en vais dans un lieu où je penserai à vous sans cesse, et peut-être trop tendrement. Il est bien difficile que je revoie ce jardin, ces allées, ce petit pont, cette avenue, cette prairie, ce moulin, cette petite vue, cette forêt, sans penser à ma très-chère enfant. Madame de Sévigné «Lettre à Madame de Grignan » du 22 avril 1672 (Pléiade, tome 1, lettre 264, p. 487)

Nous trouvions l’autre jour qu’il n’y avait de véritable mal dans la vie que les grandes douleurs; tout le reste est dans l’imagination, et dépend de la manière dont on conçoit les choses. Tous les autres maux trouvent leur remède, ou dans le temps, ou dans la modération, ou dans la force de l’esprit; les réflexions les peuvent adoucir, la dévotion, la philosophie. Quant aux douleurs, elles tiennent l’âme et le corps. La vue de Dieu les fait souffrir avec patience; elle fait qu’on en profite, mais elle ne les diminue point. Madame de Sévigné «Lettre à Madame de Grignan » du 4 mai 1672 (Pléiade, tome 1, lettre 269, p.499)

C’est une chose étrange que d’aimer autant que je vous aime. On a une attention et une application naturelle et continuelle, qui fait qu’en nulle heure du jour on ne peut être surprise sans cette pensée. Madame de Sévigné « Lettre à Madame de Grignan » du 19 janvier 1674 (Pléiade, tome 1, lettre 363, p.674)

Je reçois dans ce moment votre lettre du 28, elle me ravit. Ne craignez point, ma bonne, que ma joie se refroidisse. Je ne suis occupée que de cette joie sensible de vous voir, et de vous recevoir, et de vous embrasser avec des sentiments et des manières d’aimer qui sont d’une étoffe au-desssus du commun, et même de ce que l’on estime le plus. Madame de Sévigné « Lettre à Madame de Grignan » du 5 février 1674 (Pléiade, tome 1, lettre 368, p.692)

Quel jour, ma fille, que celui qui ouvre l’absence ! comment vous a-t-il paru? Pour moi, je l’ai senti avec toute l’amertume et toute la douleur que j’avais imaginées, et que j’avais appréhendées depuis si longtemps. Quel moment que celui ou nous nous séparâmes! quel adieu et quelle tristesse d’aller chacune de son côté, quand on se trouve si bien ensemble! Je ne veux point vous en parler davantage, ni célébrer, comme vous dites, toutes les pensées qui me pressent le cœur: je veux me représenter votre courage, et tout ce que vous m’avez dit sur ce sujet, qui fait que je vous admire. Il me parut pourtant que vous étiez un peu touchée en m’embrassant. Madame de Sévigné « Lettre à Madame de Grignan » du 27 mai 1675 (Pléiade, tome 1, lettre 386, p.716)

Pour ma vie, vous la connaissez aussi. On la passe avec cinq ou six amies dont la société plaît, et à mille devoirs à quoi l’on est obligé, et ce n’est pas une petite affaire. Mais ce qui me fâche, c’est qu’en ne faisant rien les jours se passent, et notre pauvre vie est composée de ces jours, et l’on vieillit, et l’on meurt. Je trouve cela bien mauvais. Je trouve la vie trop courte. À peine avons-nous passé la jeunesse, que nous nous trouvons dans la vieillesse. Je voudrois qu’on eût cent ans d’assurés, et le reste dans l’incertitude. Madame de Sévigné « Lettre à Bussy-Rabutin » du 6 août 1675 (Pléiade, tome 2, lettre 409, p.32-33)

Si l’on pouvoit écrire tous les jours, je le trouverois fort bon; et souvent je trouve le moyen de le faire, quoique mes lettres ne partent pas. Le plaisir d’écrire est uniquement pour vous; car à tout le reste du monde, on voudroit avoir écrit, et c’est parce qu’on le doit. Madame de Sévigné «Lettre à Madame de Grignan» du 26-28 août 1675 (Pléiade, tome 2, lettre 417, p.77)

… rien n’est bon que d’avoir une belle et bonne âme! On la voit en toute chose, comme au travers d’un cœur de cristal. On ne se cache point. Vous n’avez point vu de dupes là-dessus; on n’a jamais pris longtemps l’ombre pour le corps. Il faut être, il faut être, si l’on veut paraître : le monde n’a point de longues injustices. Madame de Sévigné « Lettre à Madame de Grignan » du 9 septembre 1675 (Pléiade, tome 2, lettre 423, p.97)

C’est ici une solitude faite exprès pour y bien rêver; vous en feriez bien votre profit, et je n’en use pas mal: si les pensées n’y sont pas tout à fait noires, elles y sont tout au moins gris brun; j’y pense à vous à tout moment: je vous regrette, je vous souhaite: votre santé, vos affaires, votre éloignement, que pensez-vous que tout cela fasse entre chien et loup? J’ai ces vers dans la tête: «Sous quel astre cruel avez-vous mis au jour/ L’objet infortuné d’une si tendre amour? » Madame de Sévigné « Lettre à Madame de Grignan » du 29 septembre 1675 (Pléiade, tome 2, lettre 431, p.111)

Quels remerciements ne vous dois-je point d’avoir employé votre main, vos yeux, votre tête, votre temps à me composer un aussi aimable livre! Je l’ai lu et relu, et le relirai encore avec bien du plaisir et bien de l’attention; il n’y a nulle lecture où je puisse prendre plus d’intérêt. Vous contentez ma curiosité sur tout ce que je souhaitais, et j’admire votre soin à me faire des réponses si ponctuelles; cela fait une conversation toute réglée et très-délicieuse. Madame de Sévigné « Lettre à Madame de Grignan » du 6 novembre 1675 ( Pléiade,tome2, lettre 446, p.150)

Quelque goût que vous ayez pour mes lettres, elles ne peuvent jamais vous être ce que les vôtres me sont. et puisque Dieu veut qu’elles soient présentement ma seule consolation, je suis heureuse d’y être très sensible. Mais en vérité, ma très chère, il est douloureux d’en recevoir si longtemps, et cependant la vie se passe sans voir et sans jouir d’une présence qui m’est si chère. Je ne puis m’accoutumer à cette dureté. Toutes mes pensées et toutes mes rêveries en sont noircies; il me faudrait un courage que je n’ai pas pour m’accoutumer à cette extraordinaire destinée. J’ai regret à tous mes jours qui s’en vont, et qui m’entraînent sans que j’aie le temps d’être avec vous. Madame de Sévigné «Lettre à Madame de Grignan» du 13novembre 1675 (Pléiade, tome 2, lettre 448, p.157)

Si on pouvait avoir un peu de patience, on épargnerait bien du chagrin; le temps en ôte autant qu’il en donne. Vous savez que nous le trouvons un vrai brouillon, mettant, remettant, rangeant,dérangeant, imprimant, effaçant, approchant, éloignant, et rendant toutes choses bonnes et mauvaises, et quasi toujours méconnaissables. Il n’y a que notre amitié que le temps respecte et respectera toujours. Mais où suis-je, ma fille? voici un étrange égarement, car je veux dire simplement que la poste me retient vos lettres un ordinaire, parce qu’elle arrive trop tard à Paris, et qu’elle me les rend au double le courrier d’après : c’est donc pour cela que je me suis extravaguée, comme vous voyez. Qu’importe? En vérité, il faut un peu, entre bons amis, laisser trotter les plumes comme elles veulent: la mienne a toujours la bride sur le cou. Madame de Sévigné «Lettre à Madame de Grignan « du 24 novembre 1675 (Pléiade, tome 2, lettre 451, p.169-170)

Ne vous retenez point quand votre plume veut parler de la Provence: ce sont mes affaires. Mais ne la retenez sur rien, car elle est admirable quand elle a la bride sur le cou. Elle est comme l’Arioste: on aime ce qui finit et ce qui commence; le sujet que vous prenez console de celui que vous quittez, et tout est agréable. Madame de Sévigné « Lettre à Madame de Grignan » du 22 décembre 1675 (Pléiade, tome 2, lettre 459, p.194)

J’oubliais de vous dire que j’avais pensé, comme vous, aux diverses manières de peindre le cœur humain, les uns en blanc, et les autres en noir à noircir. Le mien est pour vous d’une couleur admirable. Je vous embrasse mille fois , avec une véritable tendresse, ma très aimable et très chère. Madame de Sévigné «Lettre à Madame de Grignan» du 12 janvier 1676 (Pléiade, tome 2, lettre 470, p.223)

Les sentiments du cœur me paraissent dignes de considération. C’est en leur faveur qu’on doit pardonner tout; c’est un fonds qui vous console, et qui vous paye magnifiquement, et ce n’est donc que par la crainte que ce fonds ne soit altéré qu’on est blessé de la plupart des choses. Et quand on est assuré de ce côté, le cœur est à son aise. Madame de Sévigné «Lettre à Madame de Grignan» du 24 juin 1676 (Pléiade, tome 2, lettre 522, p.326)

Me voilà trop heureuse, car il me semble que vous me mandiez l’autre jour que c’était dans les petites choses que l’on témoignait l’amitié; me voilà fort bien. Il est vrai, ma bonne: on ne saurait trop les estimer; dans les grandes occasions, l’amour-propre y a trop de part: l’intérêt de la tendresse est noyé dans celui de l’orgueil. Voilà une pensée que je ne veux pas vous ôter présentement; j’y trouve mon compte. Madame de Sévigné « Lettre à Madame de Grignan » du 15 octobre 1677 (Pléiade, tome 2, lettre 620, p.574)

Je dis toujours que, si je pouvais vivre seulement deux cents ans, je deviendrais la plus admirable personne du monde. Je me corrige assez aisément, et je trouve qu’en vieillissant même j’y ai plus de facilité. Je sais qu’on pardonne mille choses aux charmes de la jeunesse, qu’on ne pardonne point quand ils sont passés. On y regarde de plus près; on n’excuse plus rien; on a perdu les dispositions favorables de prendre tout en bonne part. Enfin, il n’est plus permis d’avoir tort. Et, dans cette pensée, l’amour-propre nous fait courir à ce qui nous peut soutenir contre cette cruelle décadence, qui, malgré nous, gagne tous les jours quelque terrain. Voilà les réflexions qui me font croire que dans l’âge où je suis, on se doit moins négliger que dans la fleur de l’àge. Mais la vie est trop courte, et la mort nous prend, que nous sommes encore tout pleins de nos misères et de nos bonnes intentions. Madame de Sévigné « Lettre à Bussy-Rabutin » du 27 juin 1679 ( Pléiade, tome 2, lettre 673, p.653-654)

… et mon cœur est fait d’une manière pour vous, qu’encore que je sois sensible jusqu’à l’excès à tout ce qui vient de vous, un mot, une douceur, un retour, une caresse, une tendresse me désarme, me guérit en un moment, comme par une puissance miraculeuse; et mon cœur retrouve toute sa tendresse, qui, sans se diminuer, change seulement de nom, selon les différents mouvements qu’elle me donne. Madame de Sévigné «Lettre à Madame de Grignan» du 18 septembre 1679 (Pléiade, tome 2, lettre 689, p.677-678)

Je m’en vais donc être avec moi et avec votre cher et douloureux souvenir; je m’en vais voir comment je m’accommoderai de cette compagnie. M. Pascal dit que tous les maux viennent de ne savoir pas garder sa chambre. J’espère garder si bien ce jardin et cette forêt qu’il ne m’arrivera aucun accident. Le temps est pourtant entièrement détraqué depuis 6 jours, mais il y a de belles heures. Je fis hier très longtemps dans le jardin à vous chercher partout et à penser à vous avec une tendresse qui ne se peut connaître que quand on l’a sentie. Je relis toutes vos lettres. J’admirai vos soins et votre amitié, dont je suis persuadée autant que vous voulez que je le sois. Vous me dites que votre cœur est comme je le souhaite, et comme je ne le crois point ; je vous ai déjà répondu, ma très chère, qu’il est comme je le souhaite et comme je le crois ; c’est une vérité, et je vous aime sur ce pied-là. Jugez de l’effet que cette persuasion doit faire avec l’inclination naturelle que j’ai pour vous. Madame de Sévigné «Lettre à Madame de Grignan» du 29 septembre 1679 (Pléiade, tome 2, lettre 694, p.689)

Je crois que je ferai un traité sur l’amitié. Je trouve qu’il y a tant de choses qui en dépendent, tant de conduites et tant de choses à éviter pour empêcher que ceux que nous aimons n’en sentent le contre-coup; je trouve qu’il y a tant de rencontres où nous les faisons souffrir, et où nous pourrions adoucir leurs peines si nous avions autant de vues et de pensées qu’on en doit avoir pour ce qui tient au cœur – enfin, je ferais voir dans ce livre qu’il y a cent manières de témoigner son amitié sans la dire, ou de dire par ses actions qu’on n’a point d’amitié, lorsque la bouche traîtreusement vous en assure. Je ne parle pour personne, mais ce qui est écrit est écrit. Madame de Sévigné « Lettre à Madame de Grignan » du 2 novembre 1679 (Pléiade, tome 2, lettre 707, p.727)

Je veux vous écrire tous les soirs, ma chère enfant; rien ne me peut contenter que cet amusement. Je tourne, je marche, je veux reprendre un livre; j’ai beau faire, je m’ennuie, et c’est mon écritoire qu’il me faut. Il faut que je vous parle, et qu’encore que ma lettre ne parte ni aujourd’hui ni demain, je vous rende compte tous les soirs de ma journée. Madame de Sévigné « Lettre à Madame de Grignan » du 9 mai 1680 (Pléiade, tome 2, lettre 762, p. 921)

Enfin, que ne pense-t-on point quand on pense toujours, avec beaucoup de silence et de loisir? Je ne vous dis point tous les pays que j’ai battus, ni tous les chemins que fait mon imagination, ma lettre serait aussi longue que d’ici à Orléans. Ce qui est vrai, c’est que je trouve toujours une égale tendresse dans mon cœur. J’aimerais fort à vous parler sur certains chapitres, mais ce plaisir n’est pas à portée d’être espéré. Ainsi, ma bonne, « je pense donc je suis »; je pense avec tendresse, donc je vous aime; je pense uniquement à vous de cette manière, donc je vous aime uniquement. Madame de Sévigné « Lettre à Madame de Grignan » du 11 mai 1680 (Pléiade, tome 2, lettre 763, p.926)

J’aime à contribuer à faire que l’on s’entende. C’est souvent faute de se parler et de s’expliquer que les choses s’aigrissent; les cœurs se resserrent chacun de leur côté. Madame de Sévigné « Lettre à Madame de Grignan » du 25 mai 1680 (Pléiade, tome 2, lettre 767, p.947)

Je suis ici dans une fort grande solitude, et pour n’y être pas accoutumée je m’en accommode assez bien. C’est une consolation que de lire. J’ai ici une petite bibliothèque qui serait digne de vous. Mais vous seriez bien digne de moi et, si nous étions voisins, nous ferions un grand commerce de nos esprits et de nos lectures. Madame de Sévigné  » Lettre à Bussy-Rabutin » du 19 juin 1680 (Pléiade, tome 2, lettre 775, p.979)

Non ce n’est pas toujours de tristesse que l’on pleure; il entre bien des sortes de sentiments dans la composition des des larmes. Madame de Sévigné « Lettre à Madame de Grignan » du 11 septembre 1680 ( Pléiade, tome 3, lettre 806, p.7)

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Pierre Lenet (1600-1671) était un ami de jeunesse de Madame de Sévigné. Protégé du Prince de Condé, il fut procureur général au Parlement de Dijon, et ensuite Conseiller d’État.

Roger de Bussy-Rabutin (Saint-Émiland 1618- Autun 1693), cousin de la marquise de Sévigné. Il fut ieutenant-général des armées du roi Louis XIV, courtisan de la cour de France. Il fut également philosophe et écrivain épistolaire, pamphlétaire et membre de l’Académie française. Il est l’auteur de l’ »Histoire amoureuse des Gaules »

Gilles Ménage (Angers 15 août 1613 – Paris 23 juillet 1692) est un grammairien, linguiste et écrivain français ainsi que critique littéraire.

Simon Arnauld de Pomponne (Paris 1618 – Fontainebleau 1699) fut ambassadeur, secrétaire d’État des Affaires étrangères et ministre d’État sous Louis XIV. Ami de Foucquet et de Madame de Sévigné. Les 14 lettres que Madame de Sévigné adresse à Pomponne sur le procès de Foucquet (du 17 novembre au 30 décembre 1664) attestent e leur affection pour ce dernier.

Françoise de Sévigné (Paris 1646 – Marseille 1705). Elle épousa François Adhémar de Monteil de Grignan et devint comtesse de Grignan, et est la principale destinataire des lettres de sa mère, Madame de Sévigné. Malheureusement, seules les lettres de Madame de Sévigné ont été conservées, la famille ayant détruit les réponses de sa fille.

Philippe -Emmanuel de Coulanges (Paris 1633 – Paris 1716) magistrat et homme de lettres français. Il est le cousin de Mme de Sévigné.