Un jour, une citation: José Carlos Somoza

Lire n’est pas réfléchir seul, c’est dialoguer. Mais le dialogue de la lecture est un dialogue platonique: ton interlocuteur est une idée. Cependant, ce n’est pas une idée figée: en dialoguant avec elle, tu la modifies, tu la fais tienne, tu en viens à croire en son existence indépendante. José Carlos Somoza « La caverne des idées »

(Photo: Tipi Bookshop, rue de l’Hôtel des Monnaies, 186, 1060 Bruxelles)

Christian Bobin « La grande vie » [Extraits]

▪️Ceux qui nous sauvent de notre vie ne savent pas qu’ils nous sauvent. (épigraphe)

▪️Chère Marceline Desbordes-Valmore, vous m’avez pris le cœur à la gare du Nord. Il faisait froid. Il y avait tellement de monde, et en vérité personne. J’ai cherché un abri, un lieu humain. Je l’ai trouvé : le dos appuyé contre un pilier j’ai ouvert votre livre et j’ai lu votre poème « Rêve intermittent d’une nuit triste ». Je l’ai lu quatre fois de suite. Il n’y avait plus de foule, plus de froid. Il n’y avait plus que la lumière rose de votre chant – ce rose que Rimbaud vous a volé, entrant dans votre écriture comme un pilleur de tombe égyptienne. Qu’importe: vous revoilà. Intacte et régnante par votre cœur en torche. p.11

▪️Les livres agissent même quand ils sont fermés. Les voix… sont les fleurs de l’éternel mises dans notre bouche. p.12

▪️Chère Marceline Desbordes-Valmore vous m’avez pris le coeur à la gare du Nord et je ne sais quand vous me le rendrez. C’est une chose bien dangereuse que de lire. p.13

▪️ … mots de l’infini, des milliers de fleurs des champs accrochées à chaque arrondi de la phrase, traversant l’œil- de-bœuf d’une voyelle, jouant avec le fer forgé d’une consonne. p.18

▪️Ce que l’on appelle l’amour est indéchiffrable – un morceau de soleil oublié sur un mur, une compréhension du mal si fine que seul l’exprime un silence, un fantôme en robe bleue. p.19

▪️… le cœur ignore le temps. p.22

▪️Écrire l’inconsolable engendre une paix comme une lampe qui tourne et propose ses ombres chinoises à l’enfant au bord de s’endormir. p.23

▪️Ce que j’appelle réfléchir: je dévisse ma tête, je la mets sur une étagère et je sors faire une promenade. A mon retour la tête s’est allumée. La promenade dure une heure ou un an. p.27

▪️Si je pouvais, je prendrais mes livres et je les secouerais par la fenêtre comme de vieux tapis: trop de poussière, trop de mots. p.35

▪️Les livres sont des gens étranges. Ils viennent nous prendre par la main et tout d’un coup nous voilà dans un autre monde. Un air ancien passe entre nos doigts. Des parfums dont les atomes avaient divorcé depuis des dizaines d’années. p.43

▪️… ce rayonnant désastre de l’amour. p.47

▪️Le livre que je tiens entre mes mains se met parfois à sourire. p.51

▪️Les livres sont des secrets échangés dans la nuit. p.56

▪️Les livres ne disparaîtront jamais. Il y aura toujours deux mains pour accueillir un peu de langage, quelqu’un pour s’éloigner de la tribu et recopier les écritures que font les étoiles dans le ciel. p.57

▪️Il y a des heures pour les livres comme pour l’amour. Des croisements d’étoiles qui se font ou ne se font pas. p.58

▪️J’aurai passé mes jours à regarder le reflet de la vie sur la rivière de papier blanc. Ce n’est pas « vivre ». C’est beaucoup mieux. p.59

▪️Ah ne m’enlevez pas la poésie, elle m’est plus précieuse que la vie, elle est la vie même, révélée, sortie par deux mains d’or des eaux du néant, ruisselante au soleil. p.59

▪️Quand je n’écris pas c’est que quelque chose en moi ne participe plus à la conversation des étoiles. Les arbres, eux, sont toujours dans un nonchalant état d’alerte. Les arbres ou les bêtes ou les rivières. Les fleurs se hissent du menton jusqu’au soleil. Il n’y a pas une seule faut d’orthographe dans l’écriture de la nature. Rien à corriger dans le ralenti de l’épervier au zénith, dans les anecdotes colportées à bas bruit par les fleurs de la prairie, ou dans la main du vent agitant son théâtre d’ombre. A l’instant où j’écris, j’essaie de rejoindre tous ceux-là. p.80

▪️Le cœur est une chambre noire, le seul appareil photographique fiable. p.102

▪️La poésie c’est la grande vie. p.103

Christian Bobin « La grande vie » Folio, 106p. 2015

Marc Meganck et Aurélie Russanowska «Au sud des jours ordinaires» (micro-nouvelles)

Quatrième de couverture

Les cent micro-nouvelles rassemblées dans ce volume évoquent les petits riens qui agacent et qui éraflent, ces instants trop brefs qui éblouissent, qui aiguisent nos sens. Coups de sang. Coups de cœur. Pour approcher le sud de nos désirs, il faut bien souvent composer avec les « gens », cette abstraction plurielle, ce groupe flou impliqué dans nos énervements quotidiens, dans nos émerveillements d’un jour.

Une chronique tendre et cynique de la vie ordinaire…

Mon avis

Tous ces gestes du quotidien qui nous attendrissent ou nous énervent, moments tristes ou tendres, cyniques parfois. Bribes de vie, petits travers de chacun, la délicate fragilité des instants, les émerveillements aussi. Éloge de l’anodin et de la vie ordinaire. Des micro-nouvelles à déguster dans l’ordre ou le désordre. À picorer au gré de l’envie! Une écriture magnifique et les illustrations d’Aurélie Russanowska sont splendides! Ce livre est également un bel objet et je ne peux que conseiller de l’offrir pour les fêtes qui approchent. À lire et à relire.

Extraits

▪️Quitter le quotidien pour rejoindre le sud de nos désirs, là où il y a de la chaleur, des coups de sang et des coups de cœur. Composer avec « les gens », cette abstraction plurielle, ce groupe flou impliqué dans nos énervements quotidiens, dans nos émerveillements d’un jour… les petits riens qui agacent et qui éraflent, ces instants trop brefs qui éblouissent, qui aiguisent nos sens. (Épigraphe)

▪️La vie n’est qu’une galerie de rôles qu’on endosse. Des rôles qu’on se construit ou qu’on se voit imposer, pas à pas…

▪️Ils sont rares, ces moments fragiles, semblables à des bulles de savon qui éclatent après une course éphémère dans les airs. Un verre en terrasse, la mer au loin, un livre à portée de la main, quelques notes de musique qui grésillent, la chaleur du soleil sur la peau.

▪️ Il faut y être pleinement… au risque de louper la délicate fragilité des instants.

▪️Car je sais qu’au fond, il y a de la lumière, un soleil, un sourire, de la douceur et des yeux qui font mourir les idées noires…

▪️On a la sienne sur le dos, au fond des poches, au creux de la poitrine et sur le bout des lèvres. Une vie et ce qu’on en fait, pour de bonnes ou de mauvaises raisons. Elle nous porte ou on la traîne.

▪️On se crée une vie linéaire en rêvant de la croisée des chemins.

▪️C’est une torture mentale. Combien de clics ? Combien d’actualisations de la page ? Le facteur passe à une heure régulière et puis c’est tout pour la journée. On peut reporter ses attentes au lendemain, cesser de se tourmenter. L’e-mail, lui, est pervers, il peut tomber à tout moment. Il est vecteur d’une terrible – parfois d’une effroyable – incertitude.

▪️Prendre un bateau dans le ciel en compagnie de l’enfant qui sourit et apprécier pleinement la naïveté, la pureté originelle. Se mettre en retrait et se complaire dans l’anodin, de la vie ordinaire.

▪️Le tic-tac de nos vies qui avancent.

▪️Les paupières semblent fermées. Le visage est légèrement penché en avant. Le regard posé sur le papier, sur les pages qui tournent presque imperceptiblement, sur les lignes du temps qui s’est arrêté. C’est beau une femme qui lit. De face, de côté. Dans un bistrot, dans un train, dans une baignoire, dans nos songes. Sur une terrasse, sur un banc, sur une butte herbeuse. C’est un spectacle apaisant, celui d’une femme emportée par des mots, emmenée par un auteur et son univers….

▪️Garder l’image intacte. Partir avant qu’ elle ne relève la tête, avant que le roman ne se referme.. avant qu’elle ne cesse de diriger son regard vers des illusions.

▪️La version papier nécessite du temps, celui qu.il faut prendre, réapprendre, avant de l’oublier.

▪️Changer de destination. Quitter l’autoroute avant de destination. Parce que la région qu’on traverse est belle. Parce qu’on est libre. Et se perdre, encore.

Note: 5/5 💙

180° Éditions, 2016, 184p.